Spiritualité. Barush Spinoza versus Léon XIV
Un point de divergence fondamental.
Il faut aussi éviter un anachronisme : Léon XIV parle depuis la tradition catholique contemporaine, tandis que Spinoza construit au XVIIᵉ siècle un système philosophique qui remet précisément en cause plusieurs présupposés du christianisme. Pour Léon XIV, les textes officiels récents sont sans ambiguïté sur le caractère central du Christ, de la Résurrection et de la relation personnelle avec Dieu.
Le désaccord fondamental
Pour Spinoza : Dieu est « Dieu ou Nature »
Chez Spinoza, Dieu n’est pas un être situé au-dessus ou à l’extérieur du monde.
Sa formule célèbre est : Deus sive Natura « Dieu, c’est-à-dire la Nature ».
Il n’y a qu’une seule substance infinie. Les choses particulières – les êtres humains, les animaux, les objets – sont des modes de cette réalité unique.
Dieu n’est donc pas un créateur qui aurait existé d’abord et aurait ensuite fabriqué le monde.
Et surtout, ce Dieu ne décide pas : « je vais créer ceci » ; « je vais empêcher cela » ; « je vais récompenser celui-ci » ; « je vais punir celui-là ».
La Nature divine agit nécessairement selon sa propre nature. Il n’y a donc pas de Dieu personnel qui poursuit des objectifs dans l’histoire.
Pour Léon XIV : Dieu est personnel, créateur et relationnel
Chez Léon XIV, c’est pratiquement l’inverse.
Dans son encyclique Magnifica Humanitas de mai 2026, il affirme que l’humanité est créée par Dieu, et que la personne humaine est voulue et aimée par Dieu. Il insiste également sur la relation de la personne avec Dieu, avec les autres et avec la création.
Le Dieu catholique est donc : Créateur = création = personne humaine.
Alors que chez Spinoza : Dieu/Nature = tout ce qui existe est en Dieu.
C’est probablement la différence métaphysique la plus profonde entre les deux.
Pour Spinoza, Dieu n’est pas un être personnel qui gouverne le monde depuis l’extérieur : Dieu est la réalité même dans laquelle tout existe.
Pour le catholicisme représenté par Léon XIV, Dieu est personnel, transcendant et créateur : le monde n’est pas Dieu, même s’il dépend entièrement de Dieu.
C’est donc une opposition particulièrement profonde sur la nature de Dieu, la liberté humaine, la providence et la révélation.
Il serait toutefois intéressant de ne pas réduire Spinoza à un simple « athée » opposé au pape. Spinoza parle constamment de Dieu, mais son concept de Dieu est tellement différent du Dieu personnel du christianisme que les deux doctrines ne sont pas compatibles.
Cette comparaison devient particulièrement intéressante si l’on ne se contente pas d’opposer « philosophie » et « religion », mais si l’on regarde ce que chacun entend par Dieu, liberté, salut et vérité.
Sur Jésus-Christ
C’est ici que la comparaison devient particulièrement surprenante.
Spinoza ne rejette pas simplement Jésus
Spinoza a une considération étonnamment élevée pour Jésus.
Dans le Traité théologico-politique, il présente le Christ comme quelqu’un qui a compris l’essence universelle de la loi divine : aimer Dieu et son prochain, pratiquer la justice et la charité.
Il va même beaucoup plus loin que pour les prophètes ordinaires : selon son interprétation, le Christ aurait reçu la vérité divine d’une manière particulièrement directe, « d’esprit à esprit », plutôt que par des visions ou des voix.
Spinoza ne peut pas accepter le Christ de la foi catholique.
Il ne reconnaît notamment pas : l’Incarnation au sens chrétien ; le Christ comme Dieu fait homme ; la Trinité comme dogme métaphysique ; la Résurrection corporelle comme événement surnaturel.
Spinoza écrit même à propos de l’Incarnation que les formulations de certaines Églises lui paraissent incompréhensibles.
Pour Léon XIV, Jésus est précisément le Fils de Dieu incarné.
Dans sa lettre apostolique In Unitate Fidei, il reprend explicitement la foi de Nicée : Jésus-Christ est le Fils unique de Dieu, le Verbe qui « s’est fait chair ».
Et ce n’est pas un détail secondaire : pour le catholicisme, si Jésus n’est pas réellement le Fils de Dieu, toute la structure du christianisme s’effondre.
Mais il existe une convergence remarquable
Les deux accordent à Jésus une importance morale exceptionnelle.
Chez Spinoza : Jésus révèle de manière particulièrement parfaite la loi de l’amour.
Chez Léon XIV : Jésus révèle Dieu lui-même et montre à l’homme comment aimer.
La différence est donc fondamentale : Spinoza conserve une grande partie de l’enseignement moral du Christ tout en supprimant sa dimension surnaturelle.
Léon XIV conserve cet enseignement moral parce que Jésus est le Fils de Dieu incarné.
Sur La liberté humaine
C’est probablement le deuxième grand point de rupture.
Pour Spinoza : nous ne sommes pas libres au sens traditionnel
Spinoza affirme que tout ce qui existe découle nécessairement de la nature divine.
Cela inclut l’être humain. Nos décisions ont donc des causes : désirs = émotions = expériences = circonstances = causes antérieures.
Nous avons souvent l’impression d’être libres parce que nous sommes conscients de nos décisions, mais nous ignorons les causes qui nous ont conduits à les prendre.
C’est pourquoi Spinoza rejette le libre arbitre absolu.
Mais cela ne signifie pas que nous sommes condamnés à la passivité. Pour lui, devenir libre signifie plutôt :
comprendre pourquoi nous sommes déterminés et agir davantage selon la raison.
C’est une conception très particulière de la liberté :
La liberté n’est pas l’absence de nécessité ; c’est la compréhension de la nécessité.
Pour Léon XIV : une liberté véritable
Léon XIV utilise au contraire une conception chrétienne de la liberté.
Dans sa catéchèse sur l’arrestation de Jésus, il présente précisément Jésus comme un homme libre, qui choisit consciemment de se donner par amour.
Dans Magnifica Humanitas, la liberté et la dignité humaine sont également liées : la personne n’est jamais simplement un objet à optimiser ou à utiliser.
La différence peut donc être formulée très simplement :
| Spinoza | Léon XIV | |
| Liberté | Comprendre la nécessité | Pouvoir réellement choisir |
| Libre arbitre | Pas de libre arbitre absolu | Liberté et responsabilité morale |
| Déterminisme | Fondamental | Compatible avec la liberté humaine selon la théologie chrétienne |
| Libération | Se libérer des passions par la raison | Se libérer du péché et vivre dans la grâce |
Sur Le bien et le mal
Ici encore, les deux systèmes utilisent des mots semblables mais leur donnent un sens différent.
Pour Spinoza
Spinoza ne considère pas le bien et le mal comme des réalités absolues inscrites dans l’univers par un Dieu législateur. Le « bien » est ce que nous savons être réellement utile à notre puissance d’exister et à notre perfection. Le « mal » correspond à ce qui diminue ou contrarie cette puissance. Cela ne veut pas dire que Spinoza affirme : « Tout est permis. »
Au contraire, il développe une éthique extrêmement exigeante. La raison nous conduit vers :
la maîtrise des passions ; la connaissance ; la coopération ; l’amitié ; la justice ; la générosité ; l’amour intellectuel de Dieu.
Il considère d’ailleurs que la religion authentique doit principalement produire justice et charité.
Pour Léon XIV
Pour Léon XIV, le bien et le mal possèdent une dimension morale et objective. La personne humaine possède une dignité qui vient de Dieu, et les choix humains peuvent être moralement bons ou mauvais. Dans Magnifica Humanitas, Léon XIV insiste sur le fait que la dignité humaine ne dépend ni de la réussite, ni de l’efficacité, ni de la richesse : elle est donnée par Dieu.
Une Différence essentielle
Spinoza : « Qu’est-ce qui augmente réellement notre puissance de vivre et notre capacité à agir rationnellement ? »
Christianisme : « Qu’est-ce qui est conforme au bien voulu par Dieu et à la vocation de la personne humaine ? »
La morale de Spinoza est donc immanente. La morale chrétienne est relationnelle et théologique.
Sur Les miracles
Ici, l’opposition est presque totale.
Spinoza : le miracle est impossible. Pour Spinoza, les lois de la Nature sont nécessairement les lois de Dieu.Dieu ne peut donc pas les suspendre.Un événement extraordinaire peut parfaitement se produire, mais cela signifie simplement que nous ne connaissons pas encore sa cause naturelle.Un véritable miracle surnaturel serait une contradiction dans le système de Spinoza : Dieu agirait alors contre sa propre nature.
Léon XIV : la Résurrection est un événement réel de la foi. Pour Léon XIV, la Résurrection du Christ n’est pas simplement une métaphore morale. Il affirme que Jésus, le Fils de Dieu, est ressuscité des morts, et fait de cette Résurrection le cœur de l’espérance chrétienne.
C’est donc précisément le genre d’événement que la métaphysique de Spinoza ne peut pas accepter.
Sur La prière
Spinoza
Si Dieu n’est pas un Dieu personnel qui prend des décisions particulières, la prière ne peut pas fonctionner comme une demande adressée à un souverain céleste : « Dieu, donne-moi ceci. » ou : « Dieu, guéris cette personne, ou : « Dieu, change cet événement. » Cela supposerait que Dieu puisse modifier le cours nécessaire de la Nature. La véritable spiritualité spinoziste est plutôt une transformation de notre compréhension :
comprendre Dieu → comprendre la Nature = comprendre notre place dans celle-ci = atteindre une forme de paix et de joie. La religion garde néanmoins une fonction morale : aimer Dieu et son prochain par la justice et la charité.
Léon XIV
Chez Léon XIV, la prière est réellement relationnelle. Dieu écoute, l’homme s’adresse à Dieu et demande son aide. Le Vatican publie d’ailleurs sous le pontificat de Léon XIV des intentions et appels réguliers à « prier avec le Pape », notamment en 2026. La différence est donc radicale :
Spinoza : La spiritualité transforme principalement celui qui comprend.
Léon XIV : La prière est une relation réelle avec Dieu et une ouverture à sa grâce.
Sur la mort et ce qui vient après
C’est probablement l’un des points les plus fascinants.
Spinoza ne croit pas à l’immortalité personnelle traditionnelle Il ne pense pas que notre personnalité individuelle continue simplement après la mort dans un autre monde.Le corps disparaît et la conscience individuelle, telle que nous la connaissons, n’est pas immortelle au sens chrétien. Mais Spinoza parle néanmoins d’une forme d’éternité de l’esprit.C’est très différent de :« Je vais continuer à vivre éternellement comme la même personne. »Il s’agit plutôt de la connaissance intellectuelle de Dieu/Nature et de la participation de l’esprit à ce qui est éternel.C’est l’une des parties les plus difficiles de l’Éthique.
Pour Léon XIV, la mort n’est absolument pas le dernier mot. Dans sa catéchèse de décembre 2025, il présente explicitement la Résurrection du Christ comme la réponse chrétienne à la question de la mort. Le christianisme affirme : mort = résurrection=vie éternelle.
Et la Résurrection du Christ constitue la garantie et le modèle de cette espérance.
Le paradoxe le plus intéressant : ils ne sont pas simplement opposés
C’est ici que la comparaison devient philosophiquement passionnante.
On pourrait croire que : Spinoza = rationalité sans religion contre Léon XIV = religion sans rationalité. Ce serait faux.
Spinoza développe une véritable spiritualité philosophique. Il parle d’amour de Dieu, de béatitude, de libération, de sagesse et même d’éternité. Et Léon XIV ne rejette évidemment pas la raison. Son approche de la personne humaine, de la dignité, de la liberté et de la société cherche au contraire à articuler foi, raison et expérience humaine. La véritable opposition se trouve donc ailleurs.
Spinoza : Dieu : Nature est nécessité est connaissance est liberté intérieure est béatitude
Léon XIV : Dieu est création est personne est liberté est relation avec Dieu est salut est vie éternelle
Le point où Spinoza est peut-être le plus éloigné de Léon XIV. Ce n’est finalement ni la morale, ni même Jésus. C’est la question suivante : Dieu peut-il vouloir quelque chose ?
Pour Spinoza, Dieu ne possède pas une volonté personnelle comparable à la nôtre. Dieu ne choisit pas entre plusieurs possibilités. Tout découle nécessairement de sa nature.
Pour le christianisme, au contraire, Dieu veut, aime, appelle, pardonne et entre en relation avec l’être humain.
C’est cette différence qui entraîne presque toutes les autres :
Si Dieu veut, il peut créer. S’il peut créer, il peut intervenir. S’il peut intervenir, les miracles deviennent possibles. S’il peut intervenir, la prière peut être une demande réelle. S’il aime personnellement, le salut devient une relation.
Spinoza casse cette chaîne à sa première étape : Dieu n’est pas une personne qui choisit.
Il y a pourtant, une étonnante proximité éthique
Il reste un rapprochement remarquable. Spinoza et Léon XIV peuvent tous deux défendre une vie fondée sur : la maîtrise de la haine ; la recherche de la paix ; la solidarité ; la justice ; la générosité ; la dignité humaine ; l’amour plutôt que la vengeance.
Léon XIV, par exemple, interprète la Passion du Christ comme un choix libre d’aimer jusqu’au bout plutôt que de répondre à la violence par la violence.
Spinoza, de son côté, voit dans la compréhension rationnelle des passions un moyen de sortir de la haine, de la peur et de la servitude affective.
Les deux peuvent donc arriver à des prescriptions morales assez proches par des chemins métaphysiques radicalement différents.
C’est peut-être la comparaison la plus féconde :
Spinoza cherche à conduire l’homme vers la paix par la compréhension de la nécessité.
Léon XIV cherche à conduire l’homme vers la paix par la relation avec Dieu et l’amour révélé dans le Christ.
Et c’est précisément pourquoi Jésus est un point de rencontre étonnant entre les deux, alors que la conception de Dieu les sépare presque totalement.

