USA. La barbarie d’Hegseth, l’hypocrisie de Rubio et le grand désenchantement face aux politiques
MIDTERM Je sais que nous nous concentrons sur les élections de mi-mandat dans cette série de derniers billets avant le 3 novembre, mais il ne m’est pas possible aujourd’hui de ne pas d’abord parler de ce qui s’est passé au Tennessee. Pour moi, cet épisode en dit long sur la brutalité et la violence qui règne en Amérique d’aujourd’hui. L’exécution ratée de Christa Pike, la condamnée à mort qui a survécu à deux injections létales et qui reprend désormais conscience dans une salle d’hôpital, aurait dû provoquer un tollé national. Or, je suis stupéfait par le ton factuel avec lequel l’affaire a au début été rapportée, avant que la controverse n’enfle et que le débat sur la peine de mort soit finalement ravivé. Et j’avoue aussi avoir été frappé par l’ignorance apparente des coutumes historiques en matière de barbarie. Autrefois, on considérait comme un acte du Tout-Puissant qu’un condamné qui avait survécu à sa pendaison soit libéré. Pas ici. Pas de Dieu dans la chambre d’exécution du Tennessee. Uniquement des incompétents, des maladroits invertébrés et sans conscience, cachés derrière la lâcheté suprême du « à vos ordres, chef ». Vous parliez de couardise dans vos derniers posts, nous en avons un nouvel exemple.
Assez. J’en viens aux élections de mi-mandat et à ce que je constate quotidiennement ici. Hors des meetings électoraux toujours animés, chez les électeurs, elles ne semblent engendrer que lassitude et désenchantement, y compris chez certains démocrates. Les observateurs plus éloignés pourraient se laisser séduire par la perspective d’un changement au Congrès américain. Ils auraient bien raison et, selon toute vraisemblance, « this election is the Democrats to lose », comme le veut une formule consacrée ici : les Démocrates ne devraient pas pouvoir perdre face à un président profondément impopulaire, à un mécontentement généralisé face à sa stupide guerre contre l’Iran et à la vie chère. Et pourtant, mes chers, je ne parierais pas mon dernier dollar sur cette victoire, car je ne rencontre que désillusion, fatigue et cynisme et que l’argent amassé par les républicains et leurs soutiens pourrait jouer un rôle. À Washington, deux amis, tous deux anti-Trump convaincus, m’ont raconté une anecdote qui les a troublés lors d’un voyage à l’étranger : des Européens les avaient abordés et les tenaient en quelque sorte personnellement responsables de l’accession de Trump au pouvoir. « Nous votons et nous allons manifester », ont-ils dit. « Que pouvons-nous faire de plus ? » Il y a quelques jours, une journaliste du Maine racontait sur l’antenne de la radio publique NPR que les visiteurs d’une foire de comté sont restés de marbre lorsqu’elle tentait de les faire réagir à un présumé scandale de corruption impliquant la candidate républicaine au Sénat, Susan Collins. Ce genre de comportement était considéré comme normal, a-t-elle dit. Presque attendu.
Les attentes envers les effets d’une reprise du Congrès par les Démocrates seraient-elles donc exagérées? Cette majorité pourrait en effet finalement ne pas parvenir à accomplir grand-chose, me disait récemment James van Nostrand, un expert en énergie décarbonée. Certes, un peu plus de contrôle, quelques auditions, quelques agacements pour la Maison-Blanche, oui, pense-t-il, mais « l’exécutif conserve une grande marge de manœuvre ». Et comme beaucoup, van Nostrand s’attend à ce que Trump use de ce pouvoir jusqu’au bout.
Philippe, Stéphane, nous avons tous les trois, à nos époques respectives, parcouru l’Amérique de long en large en période électorale . Cette année, l’une des expériences étranges de cette campagne, c’est que le grand public semble maintenu dans l’ignorance quant aux lieux des apparitions publiques des candidats. Leurs sites web restent muets sur leurs agendas, contacter les bureaux de campagne ne produit qu’un flot de demandes de dons. Je suis sans doute tombé sur une exception : Jamie Ager, candidat démocrate à la Chambre des représentants dans le 11e district de Caroline du Nord. Il annonce ses événements sur son site. C’est ainsi que j’ai appris l’existence de son « meet and greet » à la Dry Falls Brewery de Hendersonville. Une cinquantaine de personnes s’étaient réunies dans l’arrière-salle, savourant un verre de bière offert par la campagne (en vertu de nos exigences éthiques élevées, j’ai cédé mon bon à Gus, mon voisin de comptoir). Ager n’a jamais exercé de mandat politique. 49 ans, éleveur de bétail de quatrième génération, spécialisé dans le bœuf nourri à l’herbe avec une attention particulière à « la communauté, à la santé des sols et au soin humain des animaux », marié depuis toujours à la même femme, père de trois fils, il coche toutes les cases de l’homme décent. Un brave gars du Sud, apparemment d’éternelle bonne humeur. Quand il parle, il déborde d’un enthousiasme tout américain, du genre « allez, on y va ». Son thème principal : une meilleure aide après l’ouragan Hélène qui avait dévasté la région il y a deux ans. Selon Ager, seuls 15 % de l’aide gouvernementale promise sont parvenus aux personnes dans le besoin. S’il devait être élu à Washington, il veillera à ce que cela change. Dans l’espoir de ratisser large chez les conservateurs parmi les républicains déçus, parmi lesquels les « never trumpers, conservateurs de la première heure mais anti-trumpistes, il n’a jamais prononcé le nom du président durant son pitch. Ses chances sont bonnes. Le 11e district de Caroline du Nord est traditionnellement un siège « rouge », républicain, mais début août, Chuck Edwards le député républicain sortant, s’est retiré de la course après « beaucoup de prières et de réflexion », acculé par la Chambre des représentants qui s’apprêtait à le sanctionner pour une affaire de harcèlement sexuel. Désormais, l’adversaire d’Ager est une quasi-inconnue qui a dû lancer une campagne au pied levé. (Les républicains du 11e district vivent leur moment Kamala Harris où il faut tenter de monter une organisation de campagne en temps record.)
J’ai ensuite pris la route de Chimney Rock. Le hameau voisin avait été plus ou moins emporté par Hélène, et je voulais voir où en était sa reconstruction. J’y étais passé à l’été 2025 et avait alors rencontré Anthony, qui travaillait à reconstruire un restaurant démoli, le Smokehouse. Il m’avait raconté que les propriétaires n’avaient reçu aucune aide d’urgence du gouvernement. Le seul secours extérieur était venu d’un car d’amishs de Pennsylvanie dont on sait les prouesses dans l’art de la charpenterie. Le Smokehouse a retrouvé sa splendeur et sa clientèle d’antan. Morgan, l’épouse d’Anthony me confirme les chiffres avancés par le candidat Ager. Beaucoup de sinistrés n’ont toujours pas de logement digne de ce nom, et nombre d’entre eux se débattent avec les banques et les assurances. « Le type d’en face paie toujours son hypothèque alors que sa maison n’existe plus. » Il y a eu de l’aide, me dit-elle, surtout sous forme de subventions aux communes ou pour la reconstruction des infrastructures, mais pas tellement pour les particuliers. Et les amishs : « Ils sont toujours là. Ils descendent tous les week-ends. » Morgan s’attend-elle à un renversement de majorité au Congrès à Washington ? « Je l’espère. » Mais de son expérience, elle retient que les Américains ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Le Smokehouse a été reconstruit par son propriétaire, un ami, par Anthony et par elle-même.
Mon aperçu des sensibilités politiques des électeurs américains que je vous livre ici vient aussi de conversations avec quelques hommes à Harrisonburg, en Virginie, tous dans la force de l’âge, tous diplômés universitaires et tous loin d’être des partisans du Caudillo. J., le propriétaire de leur PME, estime que la réponse à Hélène a mis en lumière le peu de choses que le gouvernement, tout gouvernement, est réellement capable d’accomplir lors des crises. Tout le contraire de ce qu’affirment les politiciens en campagne. Il voit un effet balançoire à l’œuvre en politique (« nous sommes allés trop à droite, maintenant nous allons peut-être aller trop à gauche »), et il me dit que ça ne lui est d’aucune aide dans ses choix politiques et dans son quotidien : « Le gouvernement devrait résoudre les problèmes, nous faire avancer. Ce n’est pas le cas. » J. ira voter, mais, à trois semaines du scrutin, il ne sait pas encore pour qui. « Je ne suis convaincu par aucun des deux partis ». M., l’un de ses employés, lui aussi opposant à Trump, affirme que les dix dernières années avec Trump l’ont rendu insensible et « cynique ». Il ne lit plus les nouvelles aussi assidûment qu’il ne le faisait. Il a supprimé ses comptes sur les réseaux sociaux. « Je ne parviens plus à être aussi engagé qu’avant », soupire-t-il. Ses attentes envers les démocrates sont minimales. « Je suis devenu tellement désabusé qu’il m’est difficile d’avoir le moindre espoir. » S., musicien, va plus loin dans sa critique. Selon lui, l’Amérique a été dès l’origine une société « matérialiste » et « narcissique » dirigée par des « oligarques », et Trump n’a fait qu’incarner ce qui avait toujours été là. Les démocrates ? Pour lui, leur rôle se réduit à tenter de « contenir les pulsions populistes ».
Du côté républicain, la déception est palpable. Mais je vous le disais déjà après mes étapes précédentes, le « personne n’aime Trump » que l’on entend très souvent ne se traduit pas automatiquement par un rejet des politiques trumpistes, la guerre contre l’Iran faisant figure d’exception. Oh, c’est moins la guerre elle-même que ses effets sur l’économie et le pouvoir d’achat qui nourrit cette désaffection. Dans tous les cas, on pourrait logiquement penser que, dans cette situation, 47 se ferait discret, que nenni! Sa stratégie consiste au contraire à chauffer à blanc sa base MAGA et à effrayer le reste de son parti dans l’espoir qu’il serrera les rangs. Bien qu’il ne figure sur aucun bulletin de vote, il exhorte les électeurs à faire des élections de mi-mandat un référendum sur sa personne. Il sillonne le pays faisant ces jours étapes dans des bastions républicains, comme l’Alabama et dans des « swing states » comme le Texas ou l’Ohio, où les candidats démocrates au Sénat sont au coude-à-coude avec les républicains. Face à sa base, il se pose en Grand Leader et sauveur de la nation, « le pays le plus en vogue de la planète » (the hottest country on earth), sans égard pour les effets de la situation économique sur la population, estimant qu’après-tout la hausse du prix du panier de la ménagère est un « sacrifice supportable » lorsqu’il s’agit de défendre son pays face aux « communistes » et aux radicaux qu’incarne à ses yeux l’opposition démocrate.
Mes chers, ces élections se joueront au supermarché, à la pompe et sur la mobilisation.

