Midterms. La foi, la famille, la liberté et “Dieu à mes côtés”: un meeting avec Ken Paxton
IN GOD WE TRUST Et la corruption qui règne au sein de la famille Trump fait, enfin, une entrée fracassante dans les sondages Je prends les devants aujourd’hui. Il reste peu de temps avant le jour J et, pour moi, encore pas mal de kilomètres à parcourir avant mon retour à New York, après un crochet de détente en Californie. Sur ma route, j’ai fait étape à Rockwall, au Texas, à une quarantaine de kilomètres de Dallas en ligne droite par l’I-30. J’ai commencé, comme à chaque fois, par discuter dans la file d’attente du meeting électoral que j’avais choisi ce jour-là. « Les sondages mentent », « je n’ai jamais vu un candidat électriser l’électorat comme lui »: c’est toujours un peu la même rengaine.
Rockwall donc, point de départ du dernier marathon de Ken Paxton, candidat républicain au Sénat et l’un des candidats les plus controversés de ces mid-terms. Rockwall, la première de ses trente étapes en bus à travers le Texas, avec un final à l’Alamo, à San Antonio, l’un des lieux fondateurs de la grande mythologie identitaire texane, un peu le Grütli de l’Amérique. Politicien de carrière, actuellement procureur général de l’État, Paxton s’acharne contre l’avortement, contre la défense des minorités de genre, contre l’immigration. Lors des primaires républicaines, fort du soutien de Donald Trump, il est parvenu à éliminer John Cornyn, le sénateur républicain sortant, plutôt modéré. Mais dans son duel avec le démocrate James Talarico, c’est d’abord son comportement personnel qui retient l’attention et continue de faire les titres.
Paxton a en effet été accusé de fraude boursière (l’affaire a été réglée à l’amiable après dix ans de va-et-vient devant les tribunaux). Il a fait l’objet d’une procédure de destitution pour corruption lancée par ses coreligionnaires au sein de l’Assemblée législative, avant d’être acquitté par le Sénat. Il a été dénoncé auprès de la police fédérale pour conduite indigne dans l’exercice de ses fonctions. Son épouse a demandé le divorce en avançant des « raisons bibliques ». En texan, cela signifie : « Ce type m’a trompée. » « Paxton n’est pas parfait », me dit Lorne, avec qui je patiente. « Mais contre Talarico, je voterai cent fois pour Paxton. » Pourquoi ? Lorne embraye immédiatement sur les questions de genre : les « garçons » dans les sports féminins, les changements de sexe tolérés par l’État, « chez des enfants ! Contre la volonté des parents ! » Et, après la litanie connue, l’argument final de Lorne : Talarico serait « un communiste ». Vieille tactique de la propagande politique, que les stratèges électoraux appellent le « contraste » : l’adversaire est défini de manière systématiquement négative. C’est seulement une fois dans le hangar où se tient le rassemblement qu’on m’expliquera finalement moins qui est Paxton que qui est ce Talarico aux multiples facettes. Mais d’abord, place à la musique à plein volume. Sur « YMCA », l’hymne de combat de Trump qui était autrefois un hymne gay, les plus jeunes imitent la fameuse danse adoptée par le Caudillo Trump dans ses propres meetings. Stoïques, les plus âgés regardent simplement devant eux.
Après la musique, une prière. Un prédicateur demande au Tout-Puissant de soutenir « tous ceux qui sont ici ». Puis viennent deux serments d’allégeance, prononcés à l’unisson : on se tourne vers la gauche, en direction du drapeau américain accroché au mur, « We pledge allegiance… », puis vers la droite, vers la bannière du Texas au fond de la salle, en anglais ancien : « I pledge allegiance to thee, Texas, one state under God, one and indivisible. » Une série d’orateurs s’en prend ensuite avec virulence à Talarico. Un autre pasteur annonce que « des centaines de pasteurs » se rallient à Ken Paxton. L’annonce est délibérée, car James Talarico, lui aussi chrétien et ancien séminariste, fait concurrence aux évangéliques de droite qui soutiennent et influencent le candidat. Il serait sous emprise, laisse entendre le New York Times. Les arguments contre le candidat démocrate sont martelés ad nauseam : « un loup déguisé en agneau », qui se présente comme modéré mais agit de manière « radicale ». Un « faux chrétien », qui se fait financer par les « milliardaires libéraux qui s’en prennent au Texas ». (Mais pas un mot sur Elon Musk, qui a injecté plus de cent millions de dollars dans la campagne.) Talarico ? Un végétalien qui aurait voté au Parlement texan en faveur de la réduction de la consommation de viande (Talarico dément et affirme qu’il n’est pas végétalien). Un « soy boy » qui, devant les caméras, peine à avaler son barbecue. « Soy boy », une mauviette spéciste, en d’autres termes : on ne recule devant aucune insulte, même quand elle est sans fondement. Retour à la musique, à fond : « Thunderstruck » d’AC/DC retentit dans la salle. La porte arrière du hangar s’ouvre, le bus de Ken Paxton avance lentement, arborant l’inscription « Texans don’t back down. Neither does Ken Paxton ».
Mais la chorégraphie ne se déroule pas tout à fait comme prévu : AC/DC a terminé avant que le bus ne soit complètement arrivé, et voilà qu’il faut trouver un deuxième morceau. On y va avec « Fortunate Son » de Creedence Clearwater Revival. John Fogerty, son parolier, avait interdit à Trump de jouer cette chanson lors de ses apparitions. Il l’avait écrite en 1969, de retour du Vietnam, pour protester contre les riches qui parvenaient, comme Trump, à éviter la conscription. Mais bon, qu’importe: qui peut bien prêter attention à ce qui passe un samedi matin à 9 h à Rockwall, au Texas ? Paxton arrive-t-il ? Non, il est encore dans son car. C’est alors à son gendre et à sa fille de prendre la parole. Pour meubler. Rebelotte, le gendre, lui aussi pasteur, ne peut s’empêcher de prononcer une nouvelle prière. Il exhorte plus ou moins sans détour le bon Dieu à aider l’électorat à prendre conscience de la nécessité de voter pour les républicains. Ken Paxton descend enfin du bus. La petite soixantaine, veston bleu, chemise blanche ouverte, sourire en coin, il annonce tout de suite la couleur : « Nous sommes en mission, car cette élection n’est pas seulement un affrontement entre deux partis » ; c’est le Texas qu’il faut sauver. Contrairement aux orateurs qui l’ont précédé, Paxton ne hurle pas. Il parle d’un ton normal, comme un oncle. Il est aussi le seul à évoquer les inquitétudes que l’on entend s’exprimer partout : « Tout le monde me dit la même chose : tout coûte plus cher. » Sa solution : des allègements fiscaux. Vingt-cinq mille dollars de déduction pour les frais de santé, cinquante mille pour l’achat d’une maison, le doublement de la déduction pour enfants. Son programme figure sur son site web, même si l’on ne voit pas très bien comment il pourrait le faire passer pour qu’il finisse dans une loi. Élu, Paxton serait en effet contraint de rassembler des majorités, d’accepter des compromis et ses propositions sont largement jugées irréalistes ou trop couteuses. Mais composer ne lui ressemble pas. Non, lui se vante d’être un « combattant » qui agit sans se soucier des conséquences, toujours avec pour objectif le vrai Texas, dernier bastion de la véritable Amérique. Ce Texas qui combat Talarico, le végétalien, le « chrétien qui déteste le christianisme », ce “faux-semblant qui a voté en faveur de l’augmentation des taxes sur les carburants et met en péril 2,5 millions d’emplois”.
Le message de Ken Paxton va au-delà de la simple dévalorisation de son adversaire. Il s’agit de défendre le Texas contre les autres : les étrangers, les inconnus, ceux qui ne sont pas texans, ceux qui ne mangent pas assez de bœuf, les non-chrétiens pour qui « Dieu serait féministe ». C’est « nous » contre « eux ». Selon lui, ce scrutin déterminera « à quoi ressemblera l’Amérique » : cette Amérique qui justement « fonctionne grâce au pétrole et au gaz du Texas , contre l’Amérique du Green New Deal. Cette Amérique qui lutte contre les cartels de la drogue contre celle qui leur ouvre grand les bras. »
Le metting touche à sa fin. Croyez-vous que la foi est importante ? « Oui », rugit le public. Croyez-vous en la famille ? « Oui. » Voulez-vous garder votre argent et ne pas le donner à l’État ? « Oui. » « Nous nous battons pour la foi, la famille et la liberté », clame le candidat avant de remonter dans son bus de campagne. La foule des convaincus rassemblée dans le hangar de Rockwall est persuadée qu’il sortira vainqueur du scrutin. Ce sont des fidèles. Je demande à Lorne ce qui, selon lui, se passerait si les républicains venaient à perdre leur majorité au Congrès. Sa réponse fuse : « Trump fera passer ses projets en dehors du Congrès. » Et s’ils conservaient la majorité ? « Alors tout ira mieux. La guerre en Iran prendra fin, les prix du gazole et de l’essence baisseront rapidement. »
It’s that simple. –
Johann

