NZNTV

STREET TELEVISION / GENEVA, SWITZ.
Monde. La Chine de Xi Jinping, entre célébration et nostalgie des années 2000

TIANAMMEN Le Parti communiste chinois a commémoré, lundi 17 août, le centenaire de la naissance de Jiang Zemin, placé au pouvoir lors de la répression du mouvement démocratique de 1989 et qui a présidé au décollage économique des années 2000. Mais une autre mémoire circule parmi les jeunes générations.

Il est rare que les dirigeants chinois évoquent la répression sanglante, par l’armée, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, du mouvement démocratique de Tiananmen. Aucun bilan officiel n’a été publié et ces événements, qualifiés à l’époque d’« émeute contre-révolutionnaire », sont tabous. La place Tiananmen est aujourd’hui transformée en une vaste forteresse en plein cœur de Pékin, un lieu que les touristes ne peuvent visiter qu’après s’être dûment enregistré·es en ligne et avoir passé des portiques de sécurité comme dans les aéroports.

À Hong Kong, sur la place Victoria, le seul endroit de Chine où il était possible de rendre hommage tous les ans aux victimes lors d’une veillée aux bougies n’existe plus, et ce, depuis la mise au pas en 2020 de l’ancienne colonie britannique avec l’entrée en vigueur de la loi sur la sécurité nationale. Lorsque le mouvement étudiant de 1989 est évoqué, c’est désormais sous l’euphémisme de « tempêtes (ou turbulences) politiques ».

C’est pour cette raison que la mention des événements par Xi Jinping, lundi 17 août au Grand Palais du peuple à Pékin, n’est pas anodine. Dans un discours tenu lors d’une cérémonie en l’honneur de son prédécesseur, Jiang Zemin (1926-2022), pour le centenaire de sa naissance, Xi Jinping a fait l’éloge de celui qui « lors des graves troubles politiques survenus dans [leur] pays à la fin du printemps et au début de l’été 1989 » avait « fermement soutenu et mis en œuvre les décisions justes du Comité central du Parti ».

À l’époque secrétaire du Parti communiste chinois (PCC) à Shanghai, Jiang Zemin avait été appelé dans la capitale par Deng Xiaoping en pleine loi martiale, juste avant l’intervention de l’armée. Il avait remplacé à la tête du PCC Zhao Ziyang, jugé trop mou et placé en résidence surveillée, ce qui avait été acté par la quatrième session plénière du XIIIe Congrès le 24 juin 1989. Jiang Zemin appartient à ce que l’on désigne en Chine comme la troisième génération des dirigeants du pays, après la première incarnée par Mao Zedong (au pouvoir de 1949 à 1976), et la seconde par Deng Xiaoping (de 1978 à 1989). 

Sous l’égide de Deng Xiaoping et avec son soutien, Jiang Zemin avait, durant ses quinze ans de gouvernance, soutenu face au camp conservateur les réformes économiques et accéléré l’entrée de la Chine dans la mondialisation néolibérale. Il avait présidé à l’entrée de la puissance asiatique à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. Rompant avec la tradition révolutionnaire héritée de Mao, il avait fait entrer le monde de l’entreprise – « les nouvelles forces » – au sein du PCC. Ce qui est resté dans l’idéologie officielle comme « la théorie des Trois Représentations ». 

Anti-Gorbatchev

Avec l’aide de son premier ministre, Zhu Rongji, il avait procédé à la réforme drastique des entreprises publiques, ce qui avait entraîné le licenciement de millions de travailleurs et travailleuses, notamment dans la région industrielle du nord-est. Malgré les difficultés, la Chine entrait dans ses Trente Glorieuses, une période de croissance vertigineuse grâce à son rôle d’usine du monde. 

D’un point de vue politique, alors que le camp soviétique s’effondrait, Jiang Zemin s’est bien gardé de toute ouverture, réprimant toute opposition et dénonçant la volonté des pays occidentaux, au premier rang desquels les États-Unis, de vouloir imposer des « révolutions pacifiques ». Dix ans après Tiananmen, il avait déclenché une chasse impitoyable contre les membres du Falun Gong, un mouvement spirituel inspiré par le qi gong, qualifié de « secte » et qui avait défié le régime. 

C’est cet héritage de réformiste économique doublé d’une aura d’anti-Gorbatchev que Xi Jinping encense aujourd’hui. « La vie du camarade Jiang Zemin est une vie glorieuse et une vie de lutte », a lancé le numéro un, lundi, devant des centaines de haut·es dirigeant·es du PCC et du gouvernement, dont l’ancien premier ministre Wen Jiabao. Son prédécesseur Hu Jintao, aux commandes de 2002 à 2012, était cependant absent, sans que l’on sache si c’était lié à un problème de santé ou à une purge politique.

En octobre 2022, dans cette même salle du Grand Palais du peuple, alors que se tenait le XXe Congrès du PCC, Hu Jintao avait été prié de sortir de la salle par deux factotums, à la stupeur générale, ce qui avait conduit à de nombreuses rumeurs, sans qu’aucune explication officielle soit donnée.

Éloge de l’unité et de la stabilité

En faisant l’éloge de Jiang Zemin, Xi Jinping, secrétaire général du PCC et président de la République, arrivé au pouvoir en 2012, réécrit bien évidemment l’histoire. En 2009, en pleine dépression post-Jeux olympiques de Pékin, l’auteur Chan Koonchung, né à Shanghai et élevé à Hong Kong, avait bien saisi ce moment des années 2000 dans son roman Les Années fastes (Grasset, 2012), même s’il situait sa dystopie totalitaire en 2013 :  il y dépeignait une Chine triomphante et prospère qui profite du déclin économique des pays occidentaux et a effacé un mois de son histoire de la mémoire collective…   

Ce centenaire de Jiang Zemin intervient à deux mois de la prochaine session plénière du XXe Congrès, et à plus d’un an du XXIe, lors duquel les hautes sphères du pouvoir seront renouvelées – sauf Xi, toujours bien en place et qui compte évidemment garder le contrôle. Cette commémoration de son prédécesseur est l’occasion pour lui de vanter l’unité, la continuité et la stabilité du régime, autour de sa personne.

On se garde bien, dans cette évocation, de mentionner que durant la période où Jiang Zemin était au pouvoir, les inégalités ont explosé, tout comme la corruption. On se garde bien aussi de dire qu’au début de son règne, Jiang Zemin semblait suivre fidèlement les partisans de la ligne dure, nostalgique de l’économie planifiée des années 1950, et qu’il fallut le coup d’éclat de Deng Xiaoping en 1992 – un voyage dans la zone économique spéciale de Shenzhen dans le Sud – pour imposer les réformes économiques. 

Pour appuyer ce récit positif, une série documentaire hagiographique de douze épisodes sur la vie de Jiang Zemin, coproduite par le département de la propagande du PCC, a été diffusée par la télévision publique de mardi à dimanche. Ces neuf heures, au cours desquelles est rappelée bien évidemment la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997, dressent le portrait d’un « grand marxiste »« grand révolutionnaire prolétarien »« stratège militaire et diplomate »« un combattant communiste éprouvé »« dirigeant exceptionnel de la grande cause du socialisme aux couleurs de la Chine », pour reprendre certaines des expressions utilisées par Xi lundi dans son discours.  

Sur Internet, Jiang le « crapaud »

Loin de cette mémoire officielle, une autre image de Jiang Zemin s’est imposée ces dernières années parmi le public, en particulier auprès des jeunes. L’ancien dirigeant est associé au passé idéalisé des années 2000, où tout semblait possible, contrairement à la Chine post-covid d’aujourd’hui, en plein développement de l’intelligence artificielle (IA), où les études ne permettent pas forcément d’obtenir un bon emploi et où les salaires stagnent. 

L’associant à l’image d’un crapaud, les internautes ont développé, sous couvert de se moquer de lui et en dépit de la censure, une forme d’affection envers Jiang Zemin. Il faut dire que celui qui, lors d’une visite en France, avait dansé la valse avec Bernadette Chirac en Corrèze, était familier des coups d’éclat – en 2000, il s’était emporté après les journalistes de Hong Kong, leur donnant des leçons et jugeant, en anglais, qu’ils posaient des question « too simple, sometimes naive » (« trop simples et parfois naïves »). Il aimait aussi pousser la chansonnette, même s’il chantait faux. 

Ce « culte » numérique de Jiang Zemin s’est transformé en nostalgie des années 2000. S’est développée la mode dite « dreamcore », un mouvement artistique et esthétique du web, inspiré de la structure confuse et surréaliste des rêves, qui diffuse sur les réseaux sociaux des images de la vie quotidienne de cette époque ou celles des Jeux olympiques de Pékin en 2008, un moment heureux resté dans les mémoires.

Un blogueur le compare, dans une publication de juin, à un médicament destiné à calmer la douleur, « un analgésique numérique pour les jeunes d’aujourd’hui ». L’objectif, finalement, souligne-t-il, n’est pas de revenir à 1998 ou 2008, mais d’échapper à la (dé)pression du présent. De respirer. « Grâce au “dreamcore, souligne-t-il, nous mettons sur pause nos vies qui défilent à toute allure. » Il s’agit là d’un « rêve chinois » bien différent de celui prôné par Xi Jinping, qui se résume à une volonté de puissance.

Hasard du calendrier, mardi 12 août, le pays a appris la mort de l’ancien premier ministre Zhu Rongji, à l’âge de 98 ans. Pour le journaliste indépendant Deng Yuwen, la célébration de Jiang et ce décès de Zhu aboutissent au fait que « l’ère Jiang-Zhu elle-même refait surface dans la mémoire politique de la Chine ».

« C’est un point auquel Xi Jinping a tout intérêt à prêter attention […]. Ce qui devrait réellement préoccuper Xi Jinping, ce n’est pas de savoir si les gens commémorent ouvertement Jiang et Zhu, mais si ces derniers deviennent un miroir reflétant la Chine d’aujourd’hui », ajoute-t-il sur le site ThinkChina. Mais, comme dans le conte de Blanche-Neige, ce miroir ne répondra peut-être pas que l’ère Xi est la plus belle. 

François Bougon