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Usa. Au Texas, en campagne avec James Talarico, étoile montante du parti démocrate

ASPHALTE J’avale les kilomètres ; ma première boucle démarrée il y a quelques semaines sera largement centrée sur le Midwest, si crucial dans ces élections. Pour la suite, je verrai. Je souhaite me laisser la liberté de choisir mes étapes au gré de la campagne, mais aussi d’intérêts personnels. Vous verrez que ma passion pour l’Histoire fait que je ne résiste souvent pas aux crochets par les musées qui, avec des bonheurs et des moyens divers, tentent de raconter l’Amérique.

Je me dois aussi de partager avec vos lecteurs que, sans tourner le dos au débat politique, j’entends aussi privilégier le positif dans mes chroniques, dire ce qui, au-delà de la polarisation indéniable du pays, me semble rester une constante tout de même remarquable de la société américaine. Je veux parler de la résilience de l’idée de communautés, d’une forme de solidarité qui malgré l’individualisme forcené de cette société, reste perceptible partout et souvent dans les gestes et les attitudes quotidiennes des gens. Nous lisons tous l’horreur du trumpisme à journée faite, je ne vais pas nécessairement en rajouter. Je vous écris d’ailleurs ces lignes de la petite bibliothèque municipale de Muskegon, dans le Michigan. En panne de laptop, j’y ai trouvé le salut pour ne pas vous laisser en rade. J’ai pu profiter du prêt de l’un de leurs ordinateurs. Refusant ma proposition de les dédommager, alors que j’arguais qu’après tout je n’étais qu’un étranger de passage on m’a répondu « et nous une bibliothèque municipale ». « That’s America » leur ai-je dit avant de reprendre ma route. Je voulais dire cette Amérique qui sait se montrer généreuse et avenante. Et qui subsiste ou résiste, malgré tout.

J’en viens à vos deux derniers billets. Stéphane, en imaginant un ticket AOC-Buttigieg, tu mets en effet le doigt où ça fait mal chez les Démocrates. Sont-ils en crise ou en redéfinition? Les deux, sans doute. Dans tous les cas, on ne cesse ici de tergiverser sur la question de savoir qui sont les Démocrates, qui ils sont censés être et qui ils devraient être s’ils veulent remporter les élections. Ces trois aspects ne coïncident pas nécessairement, et nous pourrions bien assister à un véritable ballet politique dans les mois à venir.

Je vais aussi m’arrêter sur les centres de données dont Philippe soulignait l’importance nouvelle dans la dynamique électorale. Lors de mon passage à Abilene, au Texas, pour y assister au meeting électoral du candidat au Sénat James Talarico qui fait l’objet de mon journal de route de ce jour, j’ai immédiatement été confronté à ce thème. “All politics is local” ont coutume de dire les Américains. Ça se vérifie à chaque campagne. « Avez-vous entendu parler du centre de données en cours de construction ici ? », m’a en effet tout de suite demandé la dame âgée qui se tenait à côté de moi dans la file d’attente. Cette professeure d’arts visuels à la retraite m’a expliqué que « ils » avaient voulu la déloger de la ferme dont elle avait hérité (« seulement 40 hectares ; quand j’étais petite, on en avait 400 »), mais qu’elle avait refusé de vendre malgré une offre intéressante.

J’ai décidé d’aller voir par moi-même, et je dois vous dire que j’ai été absolument sidéré par ce que j’ai vu au « Crusoe Abilene Stargate Campus ». Mes chers, traitez-moi de crédule ou de naïf, mais j’avoue que je suis resté bouche bée devant ce gigantisme. Sur le « campus », le consortium Crusoe construit en fait l’un des plus grands data center des États-Unis. Ils poussent partout dans le pays et l’opacité de leur développement est mise à mal par de beaux exemples d’activisme citoyen qui les recensent et lèvent le voile sur leur impact écologique, économique et social caché par l’industrie. Le site web « Data Center Map » qui recense l’ensemble de ces sites dans le monde fournit des chiffres pour Abilene: 4,5 kilomètres carrés, soit presque la taille de ma commune en Suisse.

Le backlash contre ces centres de données, qui s’est aussi invité dans le débat politique en Europe, est désormais partout. Chez les Républicains aussi il est assez clair que le vent commence désormais à tourner sur la question. Jusqu’à récemment, de nombreux dirigeants et maires de villes abritant de tels centres étaient enthousiastes. Ce n’est plus le cas. Durant l’été, dans un revirement politique remarqué, Greg Abbott, gouverneur du Texas et républicain conservateur a annoncé un « audit » visant à examiner les coûts et les avantages de tous les projets de centres de données dans l’État. Abbott est engagé dans une lutte acharnée pour sa réélection contre le démocrate James Talarico. Selon l’ONG datacenterwatch.org , au moins 75 projets ont été stoppés rien qu’au cours des trois premiers mois de 2026. Les élus municipaux qui ont accordé des allègements fiscaux et des dérogations en matière d’urbanisme pour ces projets subissent désormais la colère des citoyens. À plusieurs endroits, des procédures de destitution d’élus se profilent. Les responsables politiques ont bien compris le message. Abdul el-Sayed, le vainqueur surprise de la primaire démocrate pour le Sénat américain dans le Michigan, a résumé ce sentiment général en une phrase : « Les gens détestent vraiment ces putains de centres de données ».

Les deux Abilenes

L’autre Abilene (6000 habitants contre 125’000), au Kansas elle, figurait depuis longtemps sur mon itinéraire. Abilene KA, ville où Dwight Eisenhower qui fut commandant en chef des forces alliées pendant la Seconde Guerre mondiale et président des États-Unis de 1953 à 1961 passa son enfance et où il est enterré. (C’est lui qui avait dénoncé les risques posés par le “complexe-militaro industriel” qui menaçait l’équilibres des pouvoirs aux Etats-Unis. L’histoire se répète ou se poursuit aujourd’hui avec le complexe “techno-industriel”.) C’est très naturellement qu’on y trouve sa bibliothèque présidentielle. Faire étape dans ces deux Abilenes s’accordait donc plutôt bien en cette année d’élections de mi-mandat.

Le détour par Abilene au Texas lui s’imposait car, le 13 août, James Talarico candidat du parti démocrate au Sénat avait choisi d’y tenir un meeting électoral, partie de son « New American Dream Tour ». Talarico est l’une des « révélations » de cette saison politique : jeune, de gauche et, de surcroît, chrétien ayant suivi une formation en théologie. C’est une combinaison nouvelle et rare dans un pays où les chrétiens ont une pensée conservatrice et votent pour Trump. “On accorde beaucoup d’attention aux Démocrates socialistes, mais en novembre les Démocrates chrétiens pourraient avoir davantage d’influence” écrit le New Yorker. J’ai donc fait, chèrement, le plein et, direction le sud pris la route pour le Texas, à près de 900 kilomètres de là, à travers des étendues de plus en plus arides et sous une chaleur croissante.

Devant le Mesquite Event Center, ils sont déjà là une heure avant l’ouverture des portes. La longue file d’attente serpente tout autour du parking. Il fait 40 degrés. de jeunes bénévoles distribuent de l’eau, une femme s’évanouit. Ils sont venus en grand nombre, 800, selon le « Abilene News-Reporter ». « Ça va faire parler de lui ici », dit ma voisine dans la file d’attente. « Il y en a plus qu’il y en avait pour Beto ». Beto O’Rourke avait été le dernier espoir des démocrates au Texas, mais sa candidature partie en trombe avait fait long feu. En 2018, il avait perdu sa course au Sénat américain, puis celle au poste de gouverneur en 2022. Depuis Lyndon Johnson, aucun démocrate du Texas n’a siégé au Sénat américain. C’était en 1960. Une élection qui selon Robert Caro, son biographe, il avait volée…

C’est donc désormais James Talarico qui va tenter de faire passer le Texas du rouge au bleu. Né en 1989, titulaire d’un master en « éducation » de Harvard, il a enseigné l’anglais pendant deux ans à une classe de 6e à la Rhodes Middle School de San Antonio, puis a été directeur général d’une organisation à but non lucratif, avant de devenir, depuis 2018, député à l’Assemblée législative de l’état.

La salle est bondée. On joue de la musique country et « Revolution » des Beatles. L’animatrice vante le « pouvoir du peuple » et appelle à faire une communauté de ce rassemblement électoral. Nous nous retrouvons à marcher les uns vers les autres pendant plusieurs minutes, à nous regarder dans les yeux et à discuter ensemble. Comme dans les offices religieux américains. Puis le révérend Taylor monte sur scène, tout de noir vêtu. Il s’exprime à la manière d’un prédicateur noir, avec sérieux, mesure et force, déversant de puissants torrents de paroles.

James Talarico monte finalement sur scène. Chemise blanche ouverte, blazer noir, jean foncé, les incontournables bottes texanes, bien coiffé, visage de jeune garçon, plutôt petit pour un Texan. Une apparence sympathique. Il commence par dire au pasteur Taylor : « Merci de nous avoir guidés jusqu’à l’église ». Ce sera la seule référence à la foi chrétienne ; ce qui suit concerne le monde terrestre. Talarico commence son discours en évoquant Augusta, une femme de ménage à l’aéroport de Fort Worth. Son maigre salaire ne suffit pas à joindre les deux bouts, elle est menacée d’expulsion, et lorsqu’elle doit nettoyer les avions vides, la compagnie aérienne coupe la climatisation pour faire des économies. Une honte. « Au Sénat américain, nous aiderons Augusta », déclare Talarico. We will have her back. « En Amérique, on doit pouvoir mener une vie décente ».

La « belle vie » : nous voilà soudain de retour a l’Abilene du Kansas. « Au milieu du XXe siècle, nous avons investi dans les gens, construit des autoroutes, des logements et des écoles », explique Talarico. C’étaient les années 50. Une époque de croissance économique sans précédent. Dans les vitrines du musée Eisenhower les vestiges sont exposés : téléviseurs, appareils électroménagers, chiffres de vente de voitures, autant d’attributs de la classe moyenne en plein essor à l’époque.

Et aujourd’hui ? « Nous n’avons plus les moyens de nous offrir un logement, mais Jeff Bezos en possède au moins dix. Nous n’avons plus les moyens de faire le plein d’essence, mais Zuckerberg fait atterrir des hélicoptères sur son yacht. Les trois plus grands milliardaires possèdent plus que l’ensemble de la classe moyenne. » James Talarico ne mâche pas ses mots. Après avoir attaqué les multimilliardaires, il s’en prend au système économique qui rend possible les inégalités criantes au sein de la société américaine : « La théorie du ruissellement (trickle down) n’est pas une théorie, mais du vol. » Il évoque la notion d’« accessibilité financière » (affordability), que les démocrates placent au cœur de leur campagne électorale. « Les grands intérêts économiques truquent le jeu. Nous traversons une crise de l’accessibilité financière parce que nous traversons une crise de corruption. » Le marché ne fonctionne pas, affirme Talarico. Il ne s’agit pas de capitalisme, mais de « capitalisme de copinage » : « On se fait avoir. Que nous soyons un peu plus libéraux ou un peu plus conservateurs, on se fait tous avoir. Pour eux, ce n’est ni le rouge ni le bleu qui compte, mais le vert. » Ce ne sont pas les couleurs des partis, mais la couleur des billets de dollar que les milliardaires ont en tête, eux qui ont « acheté le système ». « Le véritable conflit dans ce pays n’oppose pas la gauche à la droite, mais le haut à la base ».

Vient ensuite la liste des revendications : une augmentation du salaire minimum, le retrait des allègements fiscaux de Trump, en contrepartie des allègements fiscaux « pour la classe moyenne », l’annulation des dettes liées aux soins médicaux, un plafonnement des taux d’intérêt sur les dettes des cartes de crédit, davantage de moyens financiers pour les études supérieures. La fin des « guerres sans fin » restera la seule incursion dans la politique étrangère. Mais Talarico souhaite également s’attaquer au déficit budgétaire fédéral et « s’attaquer à la dette fédérale ». Et il promet de « lutter contre les centres de données ». Pour conclure, Talarico rappelle qu’il se bat pour le siège autrefois occupé au Sénat par Lyndon Johnson, celui-là même qui avait fait adopter les grands programmes sociaux des années soixante, la « Great Society ». C’est vers cela qu’il faut revenir, dit-il. Retour au rêve américain dans un discours convenu. « Si tu travailles dur et que tu respectes les règles du jeu, tu réussiras ».

« Les gens en ont marre de la vieille garde »

A aucun moment il n’a prononcé le nom de Donald Trump. Il se borne simplement à attaquer Ken Paxton, son adversaire républicain que le président soutien. Pour Talarico, le ministre de la justice texan est un « politicien corrompu » qui a notamment accepté de l’argent des propriétaires des centres de données : « Paxton ne travaille pas pour nous, il travaille pour ses donateurs ».

Pour les animateurs de talk-shows radiophoniques conservateurs et le Parti républicain, des gens comme James Talarico sont évidemment des « socialistes » et des « communistes ». Son « mouvement populaire », son « people-powered movement », parviendra-t-il à prendre suffisamment d’élan ? Le populisme de gauche des progressistes fonctionnera-t-il face aux électeurs en novembre? Tout ne tient pas la route dans le discours de James Talarico. Mais la direction est claire. Il propose un retour à une conception de l’économie qui a prévalu du « New Deal » des années 1930 à la « révolution reaganienne » des années 1980. Le journaliste économique David Leonhardt l’a décrit dans une grande fresque rétrospective (« Ours Was the Shining Future : The Story of the American Dream ») comme un « capitalisme démocratique, un mouvement de masse visant à améliorer la situation économique de la majorité des Américains ». Le candidat Talarico devra expliquer comment il compte concilier la réduction du déficit fédéral et la diminution de la dette fédérale avec ses revendications en matière de politique sociale.

Mais pour les visiteurs du Mesquite Event Center, ce n’est pas la question. « Les gens en ont marre de la vieille garde », répond Brian, un quadragénaire, lorsqu’on lui demande ce qui rend le candidat attrayant. Une jeune enseignante répond en un mot à la même question : « Paxton ». « Il est horrible », déclare la jeune enseignante. « Il a aussi trompé sa femme. Beaucoup de républicains ne voteront pas pour lui. »

Cette année, les campagnes électorales ne connaissent pas de pause estivale. A travers le pays, les candidats s’affrontent sans répit. Tout est bon pour tenter de discréditer les adversaires. La cleptomanie et la corruption ont cours sous Donald Trump. Le dernier spot télévisé de James Talarico revient sur un incident survenu il y a dix ans, lorsque Ken Paxton a été filmé en train de voler le stylo Montblanc d’un collègue à l’entrée d’un tribunal. L’équipe de Talarico diffuse ce clip et fait intervenir la victime du vol pour lancer un appel au vote. Le message publicitaire : « Votez pour James Talarico. Il ne vous volera pas votre stylo. »

That’s it for now mes chers. Next stop Dodge City. Et j’attends votre prochain billet en espérant que je ne serai ni en panne d’ordinateur ou de voiture! Amitiés

Johann Aeschlimann and Philippe Mottaz