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Movie. L’Odyssée est-il le chef-d’oeuvre de Nolan ?

CYCLOPE Trois heures, 250 millions de dollars, un casting all star : tout était réuni pour la fresque sentencieuse. Nolan livre au contraire un film nerveux, hanté, un immense film sur la guerre déguisé en péplum.

Il y a un moment, dans L’Odyssée, où le Nolan qu’on connaît semble disparaître totalement. Le cinéaste des équations mentales et des arabesques architecturales s’efface pour laisser place à quelqu’un d’autre : un vrai conteur, un sculpteur d’images fantasmagoriques, incarnées. Un type qui a vu Le Septième Voyage de Sinbad dans son enfance et n’en est jamais tout à fait revenu. C’est la séquence du Cyclope. Pendant quelques minutes, le cinéaste britannique se frotte au fantastique pur, hanté par les monstres qui prennent forme dans le noir de notre inconscient. Et c’est assez magique…

Mais (comme Homère), reprenons. Après Oppenheimer et les Oscars, on redoutait que Nolan s’endorme sur ses lauriers. 250 millions de dollars de budget, un tournage en dur et en pellicule 70 mm, des navires en bois, et un casting all star… On allait voir ce qu’on allait voir ! On pouvait surtout craindre que le cinéaste couronné rejoue en plus grand ce qu’il avait déjà réussi. Certains imaginaient déjà un best of de ses thèmes favoris (le temps malaxé, le retour au pays) drapé dans la toge du péplum. C’est faux.

S’il entretient un lien puissant (et profond) avec l’ensemble de sa filmographie, L’Odyssée prolonge surtout Oppenheimer sur une ligne unique : la culpabilité du vainqueur. Le physicien portait comme un fardeau la bombe qu’il avait inventée. Le roi d’Ithaque, lui, a la ruse. C’est ce cheval de bois qui a bafoué la loi de Zeus et précipité l’humanité dans quatre siècles d’obscurité. Les dieux vont le punir pendant vingt ans et c’est ça, le vrai sujet de L’Odyssée de Nolan. L’histoire d’un remords.

Il faut préciser tout de suite : avec ce genre de sujet, c’est très facile de faire du surplace. D’autant plus quand on suit un héros qui erre pendant des années. Mais le film avance au contraire très vite. Il file, même. À l’exact opposé du péplum sentencieux qu’on pouvait craindre précisément. Et au milieu de cette cavalcade, donc, la scène du Cyclope, concentré de terreur enfantine. Dès le début de ce passage, Nolan joue avec les échelles à la façon d’un vieux maître : les hommes tout petits contre la pierre, Ulysse qui rentre dans la grotte et devient tout à coup lilliputien. Et puis, la créature immense dont on ne devine longtemps qu’un fragment. Ray Harryhausen n’est pas loin. Et pourtant c’est autre chose qu’un hommage : la sensation d’être physiquement là, dans le noir, plaqué contre la roche avec Ulysse. Et la première vraie tentative de fantastique made in Nolan.

On pourrait multiplier les exemples de ces moments de pure mise en scène qui éclaboussent la toile. En vrac : le sac de Troie est une merveille ; Circé qui transforme les compagnons d’Ulysse un moment d’angoisse ébouriffant ; le passage aux enfers est fantastique. Pourtant, le sommet du film n’est pas dans les errances d’Ulysse. Il est à Ithaque. Nolan y déploie une idée de mise en scène qui prend le film de court. il filme Anne Hathaway presque toujours seule, dans un décor qui tient plus du théâtre que du cinéma – une actrice sur une scène dont le quatrième mur ne cédera qu’à la toute fin, quand Ulysse franchira enfin le seuil de son palais.

Recluse derrière un mur grillagé, elle tient chaque plan sans lever la voix, laisse le deuil s’installer dans le cadre sans jamais le nommer. Puis quelque chose monte, plus troublant : et si la tête pensante de la famille, ce n’était pas Ulysse ? Le célèbre motif de la toile qu’on tisse le jour pour la défaire la nuit deviendrait alors le fil apparent d’une intelligence tactique bien plus vaste, à laquelle Ulysse doit finalement son retour. Hathaway compose sa Pénélope comme une stratège patiente et silencieuse, la vraie rusée (polymètis) de la famille. La véritable héroïne du film ? Et une femme puissante, enfin, chez Nolan !

Autour d’elle, de fait, le casting est à la hauteur. Tom Holland trouve en Télémaque son premier rôle adulte : un fils qui cherche un père absent et découvre au passage qu’il faudra devenir un homme sans lui. Oubliez Peter Parker. On perçoit chez l’acteur une gravité nouvelle, une manière de tenir dans le cadre qui rappelle qu’il n’a jamais été qu’un simple gamin bondissant. Matt Damon, lui, donne ce qu’il n’avait jamais donné avant. Il faut voir ce qu’il apporte à son Ulysse : une voix qui a mûri, une fatigue qui ne se joue pas. Il compose un homme qui a survécu à sa propre survie, et qui traîne son mythe comme une armure devenue trop lourde.

Reste la structure du film, qui est peut-être l’idée la plus puissante du film. Pendant les deux premiers tiers, on suit donc les aventures de Télémaque puis celles d’Ulysse, avant un final de vengeance hallucinée. Le péplum bascule sans prévenir dans le film noir ou le western. Ulysse rentre à Ithaque pour retrouver Pénélope, mais surtout pour éliminer méthodiquement ceux qui veulent prendre sa place. Nolan tisse un règlement de comptes implacable où son héros redevient ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un tueur. La transition est impressionnante. Après des heures de mer, de brume, de fantastique et d’atermoiements, l’épopée se referme en huis clos sanglant. Et c’est là que la thèse du film prend toute sa mesure. La guerre, quand on l’a gagnée, on la ramène chez soi rappelle Nolan.

Bon, il y a quand même quelques réserves. Nolan demeure, dans certaines plages centrales du film, un cinéaste qui pense l’émotion plus qu’il ne la laisse advenir à l’écran. Comme s’il se méfiait de ses personnages, craignait qu’ils lui échappent. Cette pudeur (au sens large) n’est pas nouvelle chez lui, elle est sa marque de fabrique et parfois elle a fait sa grandeur. Mais L’Odyssée est d’abord une histoire de trahisons et de retrouvailles (charnelles !), de corps qui se cherchent et de corps qui se reconnaissent – et étrangement, la réserve du cinéaste finit par peser.

On aurait aimé que le film consente, parfois, à vibrer ou à trembler. Notamment dans toutes les scènes avec Calypso – un peu sages… Autre choix discutable : avoir fait d’Ulysse un personnage univoque. Chez Dante, c’était un pervers ; pour une tradition d’historiens ou d’hellénistes c’était un héros ambigu, manipulateur cynique, le fils d’Hermès. Nolan invente le sien, plus grave, plus digne. C’est un vainqueur qui a mesuré le prix de sa victoire et ne s’en console plus.

Reste que c’est là l’essentiel du film. Cette idée, très belle, qu’on ne rentre jamais d’une guerre qu’on a gagnée. Nolan filme un homme qui a vaincu et ne s’en remettra pas. Après Oppenheimer et son savant maudit, voici son roi hanté. On commence à comprendre, film après film, ce que Nolan est en train d’écrire : une œuvre sur la faute et sur ceux qui ne peuvent plus rentrer chez eux.

PREMIERE

De Christopher Nolan. Avec Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland… Durée: 2h52. Sortie le 15 juillet 2026

HISTOIRE

L’Odyssée relate le retour chez lui du héros Ulysse (Odysseus en grec), qui, après la guerre de Troie dans laquelle il a joué un rôle déterminant, met dix ans à revenir dans son île d’Ithaque, pour y retrouver son épouse Pénélope et son fils Télémaque. Il les délivre des prétendants qui convoitaient son épouse et ses richesses en profitant de sa disparition. Au cours de son voyage sur mer, rendu périlleux par le courroux du dieu Poséidon, Ulysse rencontre de nombreux personnages mythologiques, comme la nymphe Calypso, la princesse Nausicaa, les Cyclopes, la magicienne Circé et les sirènes. L’épopée contient aussi des épisodes qui complètent le récit de la guerre de Troie, par exemple la construction du cheval de Troie et la chute de la ville, qui ne sont pas évoquées dans l’Iliade.

L’Odyssée est une des œuvres littéraires les plus influentes au monde, qui a inspiré un nombre considérable d’écrivains et d’artistes au cours des siècles, de manière directe ou plus diffuse. Le terme « odyssée » est devenu par antonomase un nom commun désignant un « récit de voyage plus ou moins mouvementé et rempli d’aventures singulières »[1].