Movie. Rocky et ses suites : le mythe de l’éternel retour
Grâce au succès de « Rocky », Sylvester Stallone a créé une véritable franchise, multipliant les films où le boxeur se surpasse. Si la qualité des œuvres n’est pas toujours égale, la série de films offre une expérience cinématographique unique, puisqu’elle accompagne le vieillissement du héros sur plus de quarante ans.
Dans Le Gai Savoir (1882), Friedrich Nietzsche (1844-1900) imagine la visite d’un démon qui nous ferait la plus inquiétante des propositions : « Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : “Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois ; et il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire !” »
Par cette expérience de pensée, le philosophe allemand formule l’idée de l’éternel retour : revivre encore et encore la même existence, avec ses joies comme ses souffrances, jusqu’à être capable d’embrasser son sort. C’est l’amor fati, l’amour du destin.
Sur son chemin, Rocky ne va pas rencontrer un démon mais plusieurs. Apollo Creed, Clubber Lang, Ivan Drago… Des adversaires qui vont toujours le faire remonter sur le ring et lui faire recommencer ce chemin de croix qui donne un sens à son existence.
Car le film de 1976 n’est pas resté unique, et Sylvester Stallone a enfilé les gants huit fois, créant sans le savoir une expérience cinématographique singulière. En effet, si les années 1970 ont développé les franchises cinématographiques (un phénomène qui touche surtout les films d’horreur, Halloween, L’Exorciste, Les Dents de la mer, plus tard Scream), la série de films de Rocky se distingue par la permanence des actrices et des acteurs que l’on va voir vieillir et accompagner au fil des années.
Tous les cinq ans environ, le « nouveau Rocky » va permettre de nous pencher sur les évolutions du héros, mais aussi de la société et du cinéma. Le temps de la fiction finit par épouser le temps réel.
Champion du monde
Lorsque Stallone descend les marches les bras chargés de statuettes, à la fin de la cérémonie des Oscars en 1977, l’ancien second couteau est devenu un acteur courtisé. Il fait d’abord le choix de tourner avec un vieux routier du Nouvel Hollywood, Norman Jewison, un film inspiré de la vie du syndicaliste et mafieux Jimmy Hoffa. F.I.S.T., un succès critique. Ce qui ne sera pas le cas de la première réalisation de Stallone, La Taverne de l’enfer, un film de frères et de catch à Hell’s Kitchen, le quartier d’enfance du cinéaste à New York.
Après cet échec, Stallone va s’atteler à Rocky II. La revanche. La recette sera la même jusqu’à Rocky V : le film commence par les dernières images du film précédent, tissant une chaîne très simple à suivre. Après la victoire, Rocky n’a plus envie de se battre, Adrian ne veut pas non plus, mais des événements vont se produire qui vont le pousser à remonter sur le ring et à gagner.
Dans Rocky II, c’est en partie la fatuité d’Apollo Creed, qui exige un deuxième match, mais aussi la nécessité économique qui pousse Rocky Balboa à remettre les gants. Même s’il devient riche, l’argent lui brûle les doigts et il ne sait pas le gérer.
Stallone filme une Amérique en crise : le boxeur ne peut garder le seul emploi qu’il trouve dans le fameux abattoir où il prenait les carcasses pour des punching-balls. Mais il veut faire un film positif et le boxeur de seconde zone, après avoir reçu la bénédiction du prêtre et d’Adrian, va devenir champion du monde en battant sur le fil Apollo Creed.
Retrouver l’œil du tigre
La bascule se fera sentir dans le film suivant. Rocky III. L’œil du tigre, qui est peut-être l’épisode qui a le plus mal vieilli. Nous sommes en 1982 et Ronald Reagan a été élu depuis plus d’un an avec un programme ultralibéral et farouchement anticommuniste.
L’ancien acteur est arrivé au pouvoir avec un slogan simple qu’un autre président s’appropriera plus tard : Make America Great Again. Sylvester Stallone, républicain modéré, va se fondre dans ce contexte. C’est l’époque du fitness et du culturisme, des films de danse (Flashdance d’Adrian Lyne sort en 1983) et des films d’action. D’autant que Sylvester Stallone a un nouveau rival, Arnold Schwarzenegger, qui a crevé l’écran dans Conan le Barbare, du très droitier John Milius.
Le troisième opus partage donc une esthétique propre aux films de ce Hollywood de la performance. « Sly » filme son corps devenu athlétique, multiplie les gros plans de cuisses et de bras qu’on croirait sculptés par Arno Breker.
Si Stallone est patriote et anticommuniste, il n’épouse pas l’époque des yuppies, de la course au profit.
Dans Rocky III, Balboa, au bord de la retraite, est défié par Clubber Lang, un jeune boxeur noir-américain extrêmement agressif et violent. Interprété par Mister T., avant qu’il devienne l’éternel Barracuda de L’Agence tous risques, il représente tout ce qui terrifie la société reaganienne dans les revendications sociales des minorités. Rocky va perdre son titre, mais également très mal vivre la mort de Mickey, son vieil entraîneur. Ce sera le premier mort de la série et le premier fantôme.
Après une période de démotivation et de dépression, il retrouvera le goût de la victoire auprès d’Apollo Creed, devenu son entraîneur, qui l’emmènera dans les salles de sport des quartiers noirs de Los Angeles, au grand dam du très raciste et très peureux Paulie, le beau-frère et mauvais génie de Rocky. C’est en quittant son confort qu’il retrouvera la hargne, l’œil du tigre.
Le film est encore célèbre pour le morceau « Eye of the Tiger », le même qui fera danser Marjane Satrapi, alors adolescente iranienne prisonnière de la société corsetée par les interdits de la République islamique.
Les deux robots
L’autre film qui est resté dans les mémoires est Rocky IV, sorti en 1985, qui rejoint la vague de films anticommunistes qui rythment alors Hollywood (Firefox, l’arme absolue de Clint Eastwood en 1982, L’Aube rouge de John Milius en 1984, etc.). Cette fois, après sa victoire contre Clubber Lang, Rocky décide de se retirer.
Mais c’était compter sans Ivan Drago, un géant russe venu défier Apollo Creed sur ses terres américaines. Lors d’un match d’exhibition, après tout un show marqué par une chanson patriotique de James Brown, Drago tue Creed après un match qui vire à la boucherie. L’ancien champion meurt dans les bras de Rocky. C’est alors que ce dernier part en terre soviétique pour venger son ami sur un ring.
À revoir, le film est assez étonnant. Il y a deux robots. Le premier est un cadeau au fils de Rocky, sorte de majordome obséquieux à la C-3PO de Star Wars, qui s’attire immédiatement la haine de Paulie. Et le deuxième, c’est bien sûr Ivan Drago (incarné par Dolph Lundgren), le boxeur venu de l’Est, froid et sans âme (que, bien sûr, Paulie détestera tout autant).
Ce qui est intéressant, c’est que l’URSS est ici décrite comme au top de la technologie. L’entraînement du Russe est contrôlé par ordinateur alors que Rocky, finalement pas si mal à l’aise en pleine Russie enneigée, va soulever des bûches, tirer des traîneaux et escalader des montagnes en courant.
La solution pour Rocky passe toujours par une pureté originelle rêvée : retour à la famille, à la nature, loin du confort et de l’argent qui corrompt et l’éloigne de la victoire. Cette idée d’un retour à la nature parcourt le cinéma d’action des années 1980 (Rambo, dans le premier opus, survit à partir du moment où il s’enfonce dans la forêt ; pareil pour Dutch, Arnold Schwarzenegger dans Predator).
Cette morale développée au fil des Rocky permet de mettre une certaine distance avec l’idéologie reaganienne. Si Stallone est patriote et anticommuniste, il n’épouse pas l’époque des yuppies, de la course au profit. Sa morale est bien plus populaire, traditionnelle.
Le mauvais fils
C’est ce qu’on verra encore plus dans Rocky V, sorti en 1990, le plus mal-aimé par la critique et celui qui n’a pas connu le succès. Et pourtant, il mérite d’être réévalué. Et comme c’est un retour aux origines, Stallone a demandé au réalisateur du premier film, John G. Avildsen, de rempiler pour cet opus.
Quand le film sort, le pays est de nouveau en plein doute. L’inflation, le chômage, la crise de l’immobilier frappent une population déboussolée, et le film porte la trace de ce désenchantement économique. Dans Rocky V, Balboa perd sa fortune à la suite d’une escroquerie et de la chute de l’immobilier. Il doit donc retourner vivre dans le quartier de Kensington, lieu d’origine de la saga, ce qui n’est pas pour lui déplaire.
Les clins d’œil au film de 1976 se multiplient. Il remet son chapeau, retrouve son accent traînant, reprend la cigarette et l’alcool. Le temps n’est plus au culturisme, on retrouve la nonchalance et la lourdeur originelle du personnage.
Dans cet épisode, Rocky ne monte pas sur le ring. Le drame, c’est qu’il s’entiche d’un jeune boxeur talentueux qui va devenir son fils spirituel, au grand désarroi de son vrai fils. Mais ce jeune boxeur va le trahir pour l’appât du gain en suivant les conseils de Duke, un personnage peu recommandable inspiré de Don King, sulfureux promoteur de la boxe qui a régné sur ce sport aux États-Unis pendant des dizaines d’années.
Cet échec commercial a marqué Sylvester Stallone, qui va délaisser son héros préféré pendant quinze ans jusqu’en 2006. L’acteur-réalisateur a alors 60 ans et sort Rocky Balboa (le film ne s’appelle pas Rocky VI, peut-être parce que le réalisateur finlandais Aki Kaurismäki lui a malicieusement chipé).
Rocky a quitté les salles de sport et est devenu restaurateur dans son quartier de Kensington. Là, il traîne sa mélancolie en compagnie de Paulie, passant sa vie au cimetière devant la tombe d’Adrian, morte d’un cancer. Quant à son fils, il n’a que peu de contacts, lui qui travaille dans la finance (toujours corruptrice).
Tout le début est composé de flashbacks des premiers films, de fantômes qui surgissent (Mickey, Adrian, Apollo), jusqu’à ce qu’une amitié se développe avec une jeune divorcée irlandaise qu’un jour Rocky avait sermonnée lorsqu’elle était adolescente (une scène anecdotique dans le premier film qui prend son importance des années plus tard).
L’intérêt du film tient aussi à la scène finale, puisqu’il y a un véritable match face à un jeune champion. Comme dans le premier film, Rocky va perdre mais tenir jusqu’au bout, soutenu par les fantômes de ceux qui l’ont aimé et les souvenirs de ses victoires. Ce film, très apprécié par la critique et qui a rencontré le succès, va redonner un nouveau souffle à la série.
Creed. L’Héritage de Rocky Balboa sort en 2015. Réalisé par Ryan Coogler, le film se concentre sur le fils d’Apollo Creed, qui va quitter le monde de la finance (encore et toujours) pour devenir boxeur. Il va insister auprès de Rocky pour qu’il devienne son entraîneur, ce que celui-ci va accepter malgré la maladie. Toute la série de films se termine sur la transmission, sur la manière de devenir un bon père et un repère.
Il y a trois épisodes de Creed, mais les deux suivants sont presque anecdotiques. Le deuxième est un peu caricatural avec le combat d’Adonis Creed contre le fils d’Ivan Drago. Quant à Creed III, Sylvester Stallone, bien que crédité comme producteur, n’y apparaît pas, sur fond de conflit avec les producteurs historiques autour des droits de la franchise.
Mais on pourrait presque dire que la série s’achève dans le premier Creed. Quand Rocky, à bout de souffle, monte difficilement les mythiques marches du musée des beaux-arts de Philadelphie, accompagné d’Adonis. Ces marches où il revient toujours, cette ascension qu’il ne peut plus faire en courant, marquent l’achèvement d’une des séries les plus passionnantes du cinéma américain, que l’on peut toujours revoir en boucle.

