NZNTV

STREET TELEVISION / GENEVA, SWITZ.
Récit usa. La maison du premier socialiste américain

HOME SWEET HOME Je vous écris de Rochester, dans l’État de New York. C’est un détour, mais j’ai soudainement eu envie de vérifier sur place ce qui pouvait déjà avoir changé sur les rives du lac Ontario, des choses qu’on ne peut plus vérifier sur Google et Apple, qui, dans une énième génuflexion face au pouvoir en place, ont déjà modifiés leurs libellés. Du Texas, j’ai roulé vers le nord jusqu’à Minneapolis; je tenais à voir les lieux où George Floyd d’abord, puis Renée Good et Alex Preti avaient été abattus par les hommes de l’ICE. Puis, direction le Wisconsin, traversée du lac en ferry jusqu’au Michigan (Oui, mon cher Philippe, j’ai visité le musée présidentiel Gerald Ford à Grand Rapids!) Halte à Detroit, où je me suis attardé trois heures durant dans un centre-ville heureusement reconstruit après la grande crise financière de 2008 et aujourd’hui même très sérieusement embourgeoisé. J’ai continué vers l’Ohio, laissant tomber le Rock and Roll Hall of Fame de Cleveland, par désamour pour l’industrie pop et rock d’aujourd’hui. À la place, je suis allé à une nouvelle foire dans le comté de Stark. J’y ai une amie très active dans le mouvement anti-datacenters. C’était absolument fascinant d’écouter les gens, dans le hall d’exposition où les opposants récoltaient des signatures pour inscrire la question sur les bulletins de novembre. Un bel exemple de « grass roots politics » dont les Américains gardent le secret. Les datacenters ont fait une irruption inattendue dans son ampleur dans ces législatives. Le caudillo de la Maison-Blanche, évidemment, a déjà commencé à insulter les adversaires de ces centres.

Stéphane, je salue ton hommage à Dolly Parton. C’est dommage, en revanche, que tu n’aies aucune affinité pour la musique country. Je t’accorde que ce qui sort de Nashville ces temps-ci est éminemment oubliable, mais les grands anciens sont des trésors absolus. Willie Nelson est autant un poète américain que le lauréat du Nobel Bob Dylan et, IMHO un meilleur musicien. Et Dolly était une sacrée auteure-compositrice. Peut-être que tu devrais la réécouter…

Assez de musique. Oui, vous avez tous les deux raison de tirer brusquement la sonnette d’alarme sur le déroulement et les suites des élections de novembre. La Maison-Blanche tentera tout pour éviter une défaite. Stéphane, tu détailles, les mesures préparées et déjà en cours. Beaucoup d’entre elles se situent en dessous du seuil défini dans le « Safeguard American Voter Eligibility Act » SAVE Act? (Je ne cesse de m’étonner de la manière dont l’armée et les bureaucraties, partout, ont le chic pour inventer des acronymes accrocheurs.) Cette loi exige une preuve de citoyenneté lors de l’inscription sur les listes électorales. Franchement, sur ce point-là, je n’y vois aucun problème en soi. Si je compare le vote aux États-Unis et en Suisse, je dois admettre que je comprends les tentatives de simplifier la procédure en Amérique. En Suisse, la loi nous oblige à déclarer notre domiciliation. Des esprits très libéraux pourraient y voir une excroissance fâcheuse de l’état administratif . Ce n’est pas mon avis. Je pense que ça a du sens. En réalité, je n’entends pas ici beaucoup d’inquiétudes sur les procédures de vote cet automne de la part de ceux à qui je parle. La majorité se plaint avant tout de la hausse des prix, des taux d’intérêt élevés, et ici, près du Canada, de la guerre tarifaire qui nuit aux entreprises. Une exception : Mike, un médecin à la retraite et républicain en rupture de ban (toujours inscrit au parti, mais qui ne vote plus pour DT). Il s’inquiète. Il ne voit dans tout ça qu’une forme de harcèlement et de dissuasion.

Philippe et Stéphane, on ne sait pas ce que l’automne nous réserve. Oui, les trumpistes vont tout tenter. Mais je ne suis pas sûr qu’ils parviendront à leur fin. Vous vous interrogez sur jusqu’où ira Donald Trump et ses hommes qui ont le fort pour recycler des textes juridiques inusités afin de justifier leur action. Je vois de mon côté une résistance qui s’organise et s’étend au-delà des électeurs démocrates. Mon amie, par exemple, est conservatrice, profondément chrétienne. Mais elle a aujourd’hui perdu toute sympathie pour Donald Trump. Je doute qu’ils avalent docilement toute restriction des droits civiques qui leur tomberait dessus.Je n’exclurais pas une résistance pacifique de la rue. Quand je regarde la mobilisation contre les centres de données du comté de Stark et ailleurs, je ne vois pas que de la résignation.

Le règne de Donald Trump est ce qui se rapproche le plus d’une variante moderne du fascisme que l’Amérique connaît au XXIe siècle. Le XXe siècle, lui, a eu Huey Long, gouverneur de Louisiane pour un seul mandat, puis sénateur américain pendant deux ans, avant d’être assassiné en 1935. Long était un incroyable démagogue, corrompu, autoritaire. Le véritable inventeur du populisme moderne avec son slogan de « share your wealth » (partagez votre fortune). C’était un « populiste » qui reprochait à New Franklin Roosevelt de ne pas être allé assez loin avec le New Deal. Son programme proposait de plafonner les fortunes personnelles à 1 million de dollars par année, un revenu de base universel, des plans sociaux séduisants. Hautement controversé, clivant, il continue à être vu comme un fasciste de pure souche par certains ou de populiste de gauche un Bernie Sanders sous stéroïdes pour d’autres. Dans ce moment d’extraordinaire confusion sémantique autour du discours politique, le voici dans tous les cas qui vient de resurgir, sorti de l’oubli par nul autre que JD Vance, l’ homme qui n’a jamais refusé un virage à 180 degrés quand la situation l’exigeait. Lors d’un discours devant des ouvriers d’une aciérie de sa ville natale de Middletown, dans l’Ohio, il a qualifié Long de « grand populiste du Sud… un type intéressant, un peu fou ». Il a cité le programme de Long avant de le détourner pour justifier la politique d’expulsion des illégaux de l’administration Trump. Ce que disait Huey Long, affirma Vance, « c’est que chaque homme est roi, mais aucun homme ne peut l’être si son château est assiégé par des criminels. Aucun homme ne peut se considérer comme un roi s’il ne peut pas emmener sa famille dîner au restaurant sans se faire agresser ou se faire voler sa voiture. » Dans le lexique hystérique du vice-président, on le sait, les « criminels » sont la « gauche lunatique radicale ».

Terre Haute

J’ai fait escale à Terre Haute, sur la rivière Wabash en Indiana. Terre Haute est fière d’avoir été la première ville américaine à avoir été entièrement électrifiée. Ce n’est pas la raison qui m’a poussé à y faire halte. En cette saison de primaires électorales où les Democratic Socialists of America bouscule les cartes de l’opposition, je m’y suis arrêté, car Terre Haute est la patrie d’Eugene Debs, le fondateur du Parti socialiste des États-Unis et le premier — et à ce jour le plus performant — des candidats à la présidence (6 % des voix). On peut visiter sa maison. Sinon, il n’y a pas grand-chose à voir. Comme la plupart des villes moyennes du Midwest, Terre Haute (60 000 habitants, 160 000 pour l’agglomération) est un ensemble étalé de bâtiments bas en brique, de vieilles usines, de terrains vagues et de larges avenues. Il y a un musée d’art et un vieux théâtre. Mais aucun gratte-ciel.

La maison de Debs est là comme une petite enclave du passé, nichée entre les parkings et les complexes scolaires de l’Indiana State University. Une baraque imposante, en bois blanc, à deux étages et des combles aménagés en terrasse couverte. Né en 1855, Debs l’avait fait construire en 1890, à 35 ans, cinq ans après son mariage. Pour l’époque, c’était un logement bien au-dessus de la moyenne, explique Alison, qui nous en fait visiter les pièces. Il appartenait à ce qu’on appelle communément l’upper middle class, les classes moyennes supérieures. À l’époque, il gagnait 3000 dollars par an comme secrétaire syndical, la maison avait coûté 4800. Le couple avait demandé une hypothèque. Et l’avait manifestement obtenue. Ce n’est pas forcément le cas pour les secrétaires syndicaux d’aujourd’hui, surtout pas ceux de 35 ans.

***

Pas mal pour un combattant de la lutte des classes, et rien qui ne prédestinait le jeune Eugene à ce destin. Ses parents avaient émigré de Colmar, en Alsace : lui protestant, elle catholique (en Amérique, on n’allait pas à l’église). On parlait en français en famille. Le père Debs travaillait à l’abattoir avant de se reconvertir dans le commerce. À 14 ans, Eugene dut se mettre à travailler, d’abord comme pelleteur de charbon aux chemins de fer, puis comme employé de bureau chez un magnat local. Il devint assez vite secrétaire de l’un des syndicats de cheminots, alors organisés en « confréries» de métier. Avec le temps, Debs acquit la conviction que les ouvriers ne devaient pas s’organiser par métier, mais par branches industrielles. Il considéra aussi que la grève était un moyen de lutte légitime contre les grands patrons. En 1894, il s’engagea dans le conflit social contre le baron du rail Pullman, dont l’entreprise fut quasiment paralysée à l’échelle du pays. Le gouvernement fédéral envoya des troupes, la grève fut violemment réprimée, 30 ouvriers y laissèrent leur vie. Debs, l’un des meneurs se retrouva en prison pour incitation à la rébellion. C’est derrière les barreaux qu’il se plongea dans la littérature socialiste, et surtout dans « Le Capital » de Karl Marx. C’est ainsi que naquit le socialiste Eugene Debs, qui désormais mènerait au-delà du combat syndical, un combat politique pour changer le « système ». « Il est entré en prison comme syndicaliste et en est sorti comme populiste », dit Alison. Au premier étage de la maison, on peut voir l’exemplaire du « Capital » qui a fait basculer sa vie. Sur le bureau de sa femme, Debs, on trouve aussi une copie du manifeste de Marx.

***

Debs devint le fondateur du parti des socialistes américains, puis, plus tard, celui des Industrial Workers of the World — les « wobblies » —, dont il se démarqua par la suite. Les « wobblies » jugeaient la participation aux élections inutile et misaient davantage sur la dynamite et l’« action directe » violente. Ce n’était pas le genre de Debs, qui fut quatre fois candidat des socialistes à la présidence. Mais ce n’est ni son activité syndicale ni son engagement politique qui le renvoya derrière les barreaux. Lorsque le président Wilson engagea les États-Unis dans la Première Guerre mondiale, Eugene Debs — contrairement, par exemple, aux sociaux-démocrates allemands — prit position contre la participation à la guerre et appela publiquement à l’objection de conscience. C’en était trop pour la liberté d’expression. Il fut accusé de sédition et condamné à dix ans de prison. Il mena sa dernière campagne présidentielle, en 1920, sous le matricule de détenu n° 9653. Son badge et son affiche de campagne sont exposés à Terre Haute.

C’est tout cela qu’Alison raconte, tandis que nous parcourons le salon, la salle à manger, la chambre d’amis, la chambre à coucher et la pièce réservée à l’employée de maison. Sur le bureau — un beau travail de marqueterie réalisé par des codétenus du pénitencier fédéral d’Atlanta — repose un exemplaire de « The Jungle », dédicacé par Upton Sinclair, un ami. Dans le bureau est accrochée la photo du frère de Debs, Theodor, le secrétaire, à la machine à écrire. De petits casiers étiquetés par thème contenaient les brochures et pamphlets que Debs envoyait dans toute l’Amérique : « Le travail carcéral », « La liberté », etc.

***

Eugene Debs n’était « pas un révolutionnaire », dit Alison. Il s’entendait bien avec les notables locaux de Terre Haute. Son ancien patron s’était engagé en faveur de sa libération de prison (le président Wilson la refusa, c’est son successeur William Harding qui le fit libérer). Dans les années 1970, un membre de la famille de son ancien employeur s’engagea à son tour dans la préservation de la maison Debs et soutint la fondation créée à cette époque.

Eugene Debs mourut en 1926. Les socialistes continuèrent de décliner, jusqu’à disparaître en tant qu’organisation sérieuse. Debs devint une note de bas de page de l’histoire américaine. Aujourd’hui, on perçoit un regain d’intérêt pour le mouvement au 451 North 8th Street, à Terre Haute ? Lors de ma visite, nous n’étions que deux, l’autre visiteur était Finlandais. Les visiteurs venus d’Europe sont à peu près aussi nombreux que les Américains. « Ces dix dernières années, les visites ont triplé, » dit Alison. L’effet Bernie Sanders sans doute et de sa campagne à la Maison-Blanche en 2016.

***

Après la visite du musée vient le passage obligé par la cafeteria. Je demande à Kylie, une jeune quadragénaire, comment elle voit la situation avant les élections de mi-mandat ?

« Je suis républicaine et chrétienne convaincue » me répond -elle et quand je lui dis que les choses ne sont pas simples ces jours, elle me dit « oui, mais une fois qu’on s’est engagé sur un certain nombre de convictions, il faut s’y tenir. Sinon, cela ne compte pour rien ».

Sur le président Trump, Kylie préfère ne pas se prononcer. La conversation glisse rapidement vers l’immigration et la chasse aux immigrés en situation illégale que mène ICE. À ses yeux, c’est une question d’accountability, de responsabilité. Pas celle d’ICE me précise-t-elle au sujet de laquelle elle estime simplement qu’ « il y a des brebis galeuses partout », mais de la responsabilité des clandestins, qui doivent être « punis », donc expulsés. Peu importe qu’ils puissent faire valoir un emploi, une famille, des impôts payés. Elle non plus n’aime pas ça, dit Kylie, mais il le faut : « Si quelqu’un a braqué une banque il y a vingt ans, il doit être puni même si on ne le découvre qu’aujourd’hui ». Pour Kylie, les Démocrates souhaitent des « frontières ouvertes ». « Ils sont corrompus. Ce sont des socialistes ».

L’ombre de Debs revient. Récemment, son adolescent de fils lui a demandé quelle était la différence entre le socialisme et le communisme, me raconte Kylie. Elle lui a répondu avec une parabole, en lui donnant l’exemple de deux laitiers, “l’un paresseux et indolent, l’autre travailleur et entreprenant”. Dans le capitalisme, a t-elle expliqué à son fils, “le laitier travailleur progresse, vend plus de lait, s’en sort mieux. Le paresseux non. C’est le meilleur système. Dans le socialisme, en revanche, l’État prend le lait des deux, le vend et répartit les recettes équitablement entre eux. Dans le communisme enfin, l’État prend le contrôle des exploitations et dicte aux fermiers ce qu’ils doivent faire.”

***

Je n’entendais pas polémiquer. Mais ça m’intéressait tout de même de savoir comment se faisait-il que son ado lui avait posé la question du socialisme et du communisme. « L’école », dit Kylie. « Les autres gamins en parlent ».

Johann Aeschlimann
sept. 5

(Traduction partiellement pas IA. Adaptation PHM)