Blog. Les paradis artificiels du CERN
ECLAIRAGE Depuis une dizaine d’années, le CERN projette de construire un accélérateur de particules, le Futur collisionneur circulaire (FCC), nettement plus puissant que celui qui a permis de détecter le fameux boson de Higgs en 2012.
Ce projet est contesté, par des physiciens qui font remarquer qu’il n’y a aucune question théorique majeure identifiée à laquelle le FCC pourrait apporter une réponse, par d’autres scientifiques qui trouvent que le financement (17 milliards d’euros, soit 5 fois le budget annuel de tout le CNRS) serait mieux utilisé sur d’autres thématiques, et enfin par les riverains pour son impact environnemental, dont des millions de trajets de camions pour évacuer les gravats d’un tunnel de 91km.
Or voici qu’il y a deux mois, le CERN sortait un atout inédit de sa manche. Dans un communiqué de presse, il annonçait des « promesses de dons du secteur privé à hauteur de 1 milliard de dollars »1. On pourrait y voir une manière habile de relancer le projet, capable d’intéresser des non scientifiques.
Il me semble plutôt qu’il s’agit d’une fuite en avant pour justifier un projet qui exacerbe des questions auxquelles sont confrontées toutes les sciences naturelles : comment prendre en compte la catastrophe environnementale ? Avec qui s’allier ? Quel rôle donner à la technologie, à la recherche dite « fondamentale » ? Il suffit pour s’en persuader d’analyser les trois termes omniprésents dans ce communiqué d’une page : humanité (4 fois), technologie (3 fois) et fondamental (5 fois).
Commençons par l’allégation d’une alliance avec l’humanité. Le FCC prétend apporter « un éclairage nouveau sur des questions essentielles que se pose l’humanité », en poursuivant « l’éternelle quête de l’humanité – explorer et comprendre l’Univers ». Si on peut admettre que la question (« comprendre l’Univers ») est assez partagée, comment ne pas voir que la réponse spécifique que permettrait d’apporter le FCC (un autre boson, un nouveau terme dans une équation…) n’aura de véritable sens que pour la toute petite communauté qui maîtrise les arcanes de la physique des particules, soit environ un millionième de cette fameuse humanité.
Pour les autres, cette course au toujours plus ressemble à la quête du nombre le plus grand, quête sans fin et sans sens. Cet appel à une « humanité » masque de manière cynique les véritables alliés du CERN : les milliardaires qui sont prêts à le financer, pour répondre à leurs propres préoccupations.
Et ces préoccupations sont celles d’une science élitiste hors-sol, centrée sur des technologies numériques et transhumanistes, conçues explicitement par Peter Thiel comme une « alternative incroyable à la politique », comme une manière de changer la société à leur guise sans passer par l’encombrante démocratie.
Alors que le CERN proclame que ses technologies auront « des retombées positives considérables pour la société », ses soutiens font craindre tout le contraire. Quand Eric Schmidt, ancien patron de Google et fondateur de la startup « Rebellion », qui fournit une intelligence artificielle de pointe pour le complexe militaro-industriel des États-Unis, affirme que ce projet permettrait de« former une nouvelle génération d’experts de l’innovation et de la résolution de problèmes », on imagine bien à quel type de problèmes il songe.
Enfin, l’argument du caractère « fondamental » du projet n’est guère plus légitime. Le FCC viserait « l’étude des lois, de la structure et de l’évolution de l’Univers au niveau le plus fondamental ». Cette métaphore de la « fondation », de la « maçonnerie qui sert de base à une construction », est trompeuse pour décrire la physique des particules. Car, alors qu’une maison s’écroule si on en enlève les fondations, la compréhension des mœurs des particules ne fonde en rien celle du reste du monde, comme l’a montré il y a déjà plus d’un demi siècle le prix Nobel de physique Philip Anderson.
Les historiens des sciences ont établi que cette conception fondamentaliste du monde est d’origine religieuse, la quête en somme d’un paradis artificiel rassurant où le Dieu horloger du modèle standard régit particules et forces en « veillant à ce que tout fonctionne comme il se doit », comme l’affirmait le comité Nobel à propos du boson de Higgs… La quête du mathématicien Bertrand Russell, qui recherchait « la certitude comme on recherche la foi », une vérité indépendante de l’existence humaine, et abhorrait ces humanistes qui ne s’intéressent qu’à notre « planète insignifiante » et aux humains, « ces animalcules rampants qui la tapissent »2.
En s’alliant avec des milliardaires pour financer des recherches élitistes basées sur des technologies de pointe, le FCC nous montre une voie possible pour les sciences face à l’Anthropocène. Celle empruntée d’ailleurs par bien d’autres projets moins visibles, comme l’informatique quantique ou les manipulations génétiques permettant de remplacer les abeilles par des drones nourris à l’intelligence artificielle. Mais ces pistes, comme l’anneau du FCC, ressemblent en fait à un cul-de-sac, qui vont se heurter au mur des limites planétaires. L’autre voie consisterait à définir collectivement le type de société vers lequel nous voulons aller, et en déduire les recherches prioritaires.
Il est à parier qu’on redéfinirait les sciences « fondamentales » comme celles qui explorent les nouveaux fondements de notre existence sur cette terre, notre capacité à nourrir l’humanité sans détruire la planète, grâce à des technologies conviviales et une compréhension fine de cet univers inconnu : les liens entre les êtres vivants et leurs milieux (sols, océans…).
Ce serait aussi un moyen aussi de renforcer ce qui fait la fierté de notre communauté scientifique : notre esprit critique, notre capacité à agir rationnellement en prenant en compte les faits établis. Car s’allier aux milliardaires signifie trahir nos idéaux, à l’image de la Fondation Breakthrough Prize, qui a censuré l’acteur Seth Rogen3 car il s’était permis, lors de la cérémonie de remise des prix en avril dernier, de remarquer que les milliardaires qui offraient ces prix détruisaient les sciences en soutenant Trump. Trahir donc ce qui nous a poussés, il y a moins d’un an, à demander à la société de se lever pour la science, avec le mouvement« Stand Up for Science ».
Pablo Jensen
Note de la rédaction NZNTV. D’après nos investigations le CERN (Centre Européen de Recherche Nucléaire) fonctionne déjà aujourd’hui (2026) avec plusieurs acteurs privés non européens (USA, Chine en particulier) pour la fourniture de matériel et des services qui sont proposés en partenariat.

