Entretien. « D’une certaine façon, Tchernobyl est une catastrophe coloniale »
ATOMIC L’accident de la centrale soviétique en 1986 n’est pas seulement la plus grave catastrophe atomique de l’histoire. C’est aussi un révélateur contemporain du « colonialisme nucléaire », selon l’historienne Tatiana Kasperski.
Jusqu’en 2022, l’accident de Tchernobyl paraissait appartenir au passé écocidaire de la fin du XXe siècle. Un événement tragique dont on ne pouvait plus que tenter de comprendre les conséquences sans fin. Mais après l’invasion russe de l’Ukraine, le vieux site atomique est devenu un enjeu militaire très actuel, et de nouveau une source d’inquiétude en Europe.
Historienne, spécialiste du nucléaire dans l’espace post-soviétique, Tatiana Kasperski a suivi de près ces événements. Elle vient de publier Tchernobyl, la mémoire atomisée ? Une catastrophe insaisissable (JC Lattès), coécrit avec Laurent Coumel.
Chercheuse associée à l’université Pompeu-Fabra de Barcelone, en Espagne, elle participe au projet de recherche collectif Atomic Heritage coordonné par l’université de Linköping, en Suède. C’est à Stockholm qu’elle coorganise les 27 et 28 avril un colloque sur l’histoire et les politiques du nucléaire, quarante ans après l’accident de Tchernobyl.

Vous voulez comprendre les enjeux de la crise écologique ?
Tatiana Kasperski : C’est important de comprendre, d’un point de vue historique, qu’une catastrophe commence bien avant un événement ponctuel et dure bien après. Mais, du point de vue de la quantité de matières radioactives rejetées en très peu de temps, Tchernobyl est bien le plus grave accident nucléaire de l’histoire. Si on cumule ses retombées radioactives, cela fait plus que celles provoquées parles tests atmosphériques des armes nucléaires.
Ce fut aussi un accident hypervisible. Contrairement à l’accident de Kychtym [en 1957, sur un site militaire soviétique – ndlr], la centrale de Tchernobyl se trouvait dans la partie européenne de l’espace soviétique. Les systèmes suédois de surveillance ont détecté tout de suite la pollution atmosphérique. Les Européens ont compris très vite d’où venait la contamination radioactive et demandé des explications. Tout était visible.
Donc ce n’est pas qu’un accident soviétique, c’est un événement mondial. Les pays nordiques ont été très fortement touchés, et en particulier leurs populations autochtones, les Samis [car le nuage radioactif a survolé leurs territoires et y a largué des radioéléments – ndlr]. Beaucoup de rennes ont dû être abattus et cela a ravivé des débats sur l’histoire de leur colonisation. L’hypervisibilité de l’accident de Tchernobyl est exceptionnelle.
Pourtant, il y a aussi beaucoup de secrets : sur les niveaux de pollution et les conséquences pour les habitants. Quarante ans après l’accident, des questions restent-elles encore sans réponse ?
Tout cela est très complexe. Du point de vue purement technique, les causes de l’accident sont assez bien connues : il y a eu des défauts de construction, il y a eu des erreurs des opérateurs, la culture du secret, et le contexte social, politique et économique de l’Union soviétique. Mais concernant l’impact sur l’environnement et surtout sur la santé publique, il ne peut pas y avoir de réponses sûres parce qu’il aurait fallu faire dès le début des recherches d’une grande envergure et extrêmement coûteuses.
La science sur les impacts sanitaires des pollutions radioactives est tellement dure à conduire qu’il est plus facile de produire de l’ignorance.
Par exemple ?
Après les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki en 1945, il y avait eu une grande recherche sur les effets des pollutions radioactives sur la santé des survivants. Il aurait fallu faire la même chose après l’accident de Tchernobyl.
Mais c’est extrêmement compliqué car, une fois passé l’exposition externe initiale, c’est l’exposition interne qui compte sur la durée, celle qui est liée à ce que les gens mangent. C’est un processus scientifique extrêmement difficile à mener : il faut suivre des populations sur une longue durée, essayer d’éliminer tous les facteurs qui peuvent fausser les résultats, savoir ce qu’ils ont mangé, comment ça les a affectés. Cela demande une lourde infrastructure de suivi.
Vers 1992, il y avait eu un appel de Kofi Annan, alors secrétaire général de l’ONU, pour trouver de l’argent afin de financer une telle enquête. Mais c’est à ce moment-là que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a publié une première étude expliquant que les dégâts étaient moins graves qu’on aurait pu le penser. Donc personne n’a donné l’argent et cette étude n’a jamais existé.
La science sur les impacts sanitaires des pollutions radioactives est tellement dure à conduire qu’il est beaucoup plus facile de produire de l’ignorance. Ce qui est très marquant pour Tchernobyl, c’est qu’il n’y avait pas assez d’intérêts pour investir l’argent qui aurait été nécessaire pour produire de la science sur les dégâts de l’accident.
Après, il y a eu tout un travail pour transformer cette absence de savoir en quasi-certitude de l’absence d’effet. Et on est passé de l’idée qu’on n’avait pas prouvé que c’était dangereux, à la perception que ce n’était pas dangereux.
Vous coorganisez un colloque en Suède sur l’histoire et la politique nucléaire quarante ans après Tchernobyl, dont une partie porte sur les liens entre l’accident de Tchernobyl et le colonialisme. Quels sont-ils ?
Ce n’est pas nouveau en soi de considérer l’Union soviétique comme la continuation de l’empire colonial russe. Mais du fait de son agenda anticolonial en Afrique et en Amérique latine, l’Union soviétique avait pu passer pour une puissance anticolonialiste face à l’Ouest colonisateur. C’est un héritage assez fort qui a un peu masqué les choses.
Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ?
Aujourd’hui, on élargit notre compréhension du colonialisme et de sa persistance à l’Ouest, au-delà des anciennes colonies. Et surtout l’agression de la Russie contre l’Ukraine, depuis l’annexion de la Crimée, est tellement coloniale qu’on réfléchit différemment à ce qu’on connaissait. Là, ça saute aux yeux. Cela devient l’occasion de repenser l’histoire soviétique de l’Ukraine. Et des chercheurs ukrainiens s’intéressent au colonialisme nucléaire.
En quoi consiste le « colonialisme nucléaire » ?
Il y a les éléments classiques du colonialisme : une forme de dépossession des terres et des ressources, et l’extractivisme. La chercheuse Svitlana Matviyenko a une belle formule : elle parle d’« occupation verticale » :à Tchernobyl et autour, les territoires vont rester contaminés pendant des décennies. C’est un territoire occupé par la pollution radioactive dont les gens sont dépossédés pour longtemps.
Quand l’Union soviétique a disparu, les républiques ont dû gérer seules les conséquences de la catastrophe.
Il y a aussi le problème de la répartition très injuste entre les risques et les avantages. L’Ukraine, en tant que périphérie de la Russie, à un moment, a vu un intérêt dans le développement de l’énergie nucléaire civile, perçue comme high-tech. Donc, elle a essayé de former des spécialistes ukrainiens pour produire des équipements ukrainiens.
Mais le nucléaire en Ukraine a toujours été géré par Moscou. Donc, il n’y avait pas vraiment de gestion possible au niveau national.
L’accident de Tchernobyl est-il une catastrophe coloniale ?
D’une certaine façon, oui. On a dépourvu les populations qui doivent vivre avec les dégâts de Tchernobyl des connaissances sur la réalité des dégâts. Parce qu’il y a eu tous ces efforts produits par des organisations internationales pour dire qu’en fait les conséquences n’étaient pas si graves.
Dans certains rapports du Pnud, le Programme des Nations unies pour le développement, on trouve des discours assez coloniaux. Ils parlent de la « mauvaise hygiène de vie » des populations, de leur consommation de vodka. Mais ce n’est pas parce qu’ils boivent qu’ils doivent vivre dans des territoires contaminés !
Au début des années 1990, après la chute de l’URSS, ce fut un moment d’hyperlibéralisation du régime. Tout le système d’État-providence soviétique s’est effondré. On voit dans les organisations internationales ultralibérales, comme la Banque mondiale, l’idée que ces habitants ne veulent pas prendre leur destin en main.
Or, l’Ukraine et la Biélorussie ont subi les plus vastes dégâts radioactifs après l’accident de Tchernobyl, et se sont retrouvées seules pour les payer. Quand l’Union soviétique a disparu, les républiques ont dû gérer seules les conséquences de la catastrophe. Là aussi, il y a un aspect colonial hyper fort.
Tout cela rappelle la dimension fondamentalement coloniale de l’ordre nucléaire mondial, fondé sur l’idée que certains pays ont droit aux armes nucléaires, et d’autres pas. Dans ce but, la France a quand même organisé des tirs nucléaires en Polynésie jusqu’en 1995.
Or, on ne peut pas venir à bout des problèmes du nucléaire civil, comme le secret, les déchets ou la pollution, tant que des États maintiennent un arsenal nucléaire. Car au-delà du fait qu’en Russie le nucléaire civil et le nucléaire militaire sont indissociables, dès que surgit l’urgence de la défense nationale, toutes les autres questions disparaissent.
Laurent Coumel et Tatiana Kasperski, Tchernobyl, la mémoire atomisée ? Une catastrophe insaisissable, JC Lattès, 109 p., 9,90 euros.

