Are you dead ?
SOLITUDE Une application chinoise au nom provocateur, « Are You Dead », est devenue virale en Chine en mettant en lumière un phénomène profond : la solitude croissante dans la société chinoise. Le principe est simple : les utilisateurs doivent se signaler chaque jour sur l’application. En cas d’absence prolongée, un contact d’urgence est automatiquement alerté.
Son succès fulgurant — jusqu’à atteindre la première place des applications payantes sur l’App Store chinois — révèle un malaise social plus large. La Chine connaît une augmentation rapide des personnes vivant seules, conséquence du vieillissement de la population, de l’exode massif des jeunes vers les grandes villes et de l’effondrement du nombre de mariages et de naissances. D’ici 2030, le pays pourrait compter jusqu’à 200 millions de foyers composés d’une seule personne.
Chez les jeunes, cette solitude est aggravée par un climat de dépression, d’anxiété et de désillusion, nourri par un chômage élevé et un sentiment de perte de perspectives. L’application a trouvé un écho particulier auprès de cette génération, certains utilisateurs déclarant qu’elle leur donne, pour la première fois, le sentiment que quelqu’un se soucie de leur existence.
Plus qu’un simple outil technologique, Are You Dead agit comme un symptôme social : il révèle une peur profonde, exprimée par de nombreux internautes, non pas tant de la solitude que de « disparaître sans que personne ne s’en rende compte ».
1. Une application comme symptôme social, pas comme innovation
L’application « Are You Dead » n’est pas tant une innovation technologique qu’un révélateur brutal d’un état social. Sa viralité repose sur une angoisse fondamentale : l’invisibilisation de l’individu dans une société de masse. Le fait que des utilisateurs expriment leur soulagement d’être « enfin remarqués » souligne une crise de la reconnaissance sociale (Honneth).
La question implicite posée par l’application n’est pas « es-tu vivant ? », mais « comptes-tu encore pour quelqu’un ? ».
2. Solitude structurelle et désagrégation des liens sociaux
La solitude décrite n’est pas choisie, mais structurelle. Elle découle de transformations profondes :
- Urbanisation extrême et migration interne massive
- Désintégration de la famille élargie, pilier historique du modèle social chinois
- Vieillissement démographique et abandon relatif des personnes âgées
- Effondrement du mariage et désynchronisation des trajectoires de vie
Dans ce contexte, vivre seul n’est plus une exception mais une norme émergente, sans que les institutions sociales n’aient été repensées pour l’accompagner.
3. Jeunesse, précarité et désillusion existentielle
Chez les jeunes, l’application s’inscrit dans un continuum de phénomènes culturels comme « lying flat » ou les « rat people ». On observe :
- Une rupture entre promesse méritocratique et réalité économique
- Un chômage structurel élevé
- Un sentiment d’épuisement psychique collectif
L’application fonctionne alors comme un dispositif minimal de dignité : payer pour prouver qu’on existe encore aux yeux de quelqu’un.
4. La peur de disparaître : de la mort sociale à la mort biologique
Ce que les utilisateurs redoutent le plus n’est pas la mort physique, mais la mort sociale : mourir sans témoin, sans trace, sans relation. La phrase devenue virale — « le plus effrayant n’est pas la solitude, mais disparaître » — résume parfaitement cette angoisse.
Dans une société hyperconnectée mais relationnellement appauvrie, l’individu est techniquement traçable mais humainement absent.
5. Technologie, care et marchandisation de l’attention
L’application remplit une fonction traditionnellement assurée par la famille, le voisinage ou la communauté. Elle illustre :
- La privatisation du care
- La marchandisation de la vigilance sociale
- Le glissement du lien humain vers une relation contractuelle et algorithmique
La protection de la vie devient un service payant, et la sollicitude un produit.
6. Une société de contrôle qui laisse pourtant tomber ses individus
Paradoxalement, dans un État réputé pour son contrôle numérique, l’application montre un angle mort : l’abandon affectif et existentiel. Le contrôle porte sur les comportements, pas sur le bien-être.
L’application n’est pas un outil de surveillance étatique, mais un pansement individuel sur une fracture collective.
7. Conclusion : une alerte silencieuse
« Are You Dead » agit comme une alerte sociologique. Elle révèle une société où :
- les liens primaires se dissolvent,
- l’individu devient responsable de sa propre survie sociale,
- la reconnaissance humaine est remplacée par des notifications.
Plus qu’une application morbide, c’est le cri discret d’une génération qui demande non pas à vivre mieux, mais simplement à ne pas disparaître sans traces.

