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Europe. Laura Kövesi, la procureure européenne qui secoue la Grèce

FAKELAKI Les enquêtes de la procureure en cheffe du parquet européen, devenue une figure à Athènes, mettent en lumière la corruption qui mine le pays et ses conséquences, des lignes de train non rénovées aux aides de l’UE détournées. De quoi lui attirer les foudres de la majorité gouvernementale.

Athènes (Grèce).– Il y avait foule, le 23 avril, au Forum économique de Delphes. Du prince Albert II de Monaco au premier ministre albanais Edi Rama, sans oublier des figures et des influenceurs et influenceuses en vue du monde Maga (« Make America Great Again »), un curieux mélange de têtes couronnées, de chef·fes d’État, de ministres, d’hommes et de femmes d’affaires, avait rendez-vous dans la cité antique, où se tient chaque année un petit « Davos » grec.

Ce jour-là, pourtant, les projecteurs étaient tournés vers une seule et unique prise de parole : celle de Laura Kövesi. « Mesdames et messieurs, il n’y a pas besoin d’introduction, Mme Kövesi […] est extrêmement connue. En particulier en Grèce », a glissé, en guise de présentation, le journaliste chargé de mener la discussion. Si la procureure en cheffe du parqueteuropéen (EPPO en anglais, pour European Public Prosecutor’s Office) fait rarement les gros titres en France, c’est tout l’inverse en Grèce.

Au fil d’enquêtes accablantes, Laura Kövesi s’y est imposée, en l’espace de quelques années, comme le visage de la lutte contre la corruption. « Qui a peur de Laura Kövesi ? », titrait récemment le quotidien To Vima, résumant le sentiment de panique qui habite une partie des dignitaires hellènes depuis que le Bureau de la procureure générale européenne est devenu opérationnel, en 2021.

La procureure en cheffe du parquet européen, Laura Kövesi, lors du Forum économique de Delphes (Grèce), le 23 avril 2026. © Photo Aris Messinis / AFP

Laura Kövesi et les dix (bientôt treize) procureur·es européen·nes délégué·es basé·es à Athènes sont spécialisé·es dans la lutte contre la corruption et chargé·es de défendre les intérêts financiers de l’Union européenne (UE). Et ces cinq dernières années, ils et elles ont mis un grand coup de pied dans la fourmilière grecque, en n’hésitant pas à enquêter sur des élu·es, des ministres ou des hommes et femmes d’affaires.

Dans un pays où les haut·es responsables n’ont pas vraiment l’habitude d’être inquiété·es par la justice, l’arrivée de ces nouveaux magistrats et magistrates indépendant·es fait tout drôle. Alors que deux ministres ont été poussés à la démission et qu’une douzaine de député·es ont été mis·es en cause dans un nouveau scandale de détournement de fonds européens, ces dernières semaines, des membres de la majorité parlementaire ont successivement dénoncé des attaques « ridicules », dignes « d’une justice à la Ceaușescu », en référence aux origines roumaines de Laura Kövesi.

Des enquêtes indépendantes du pouvoir

La magistrate, imperturbable, appelle à « nettoyer les écuries d’Augias » et dénonce avec franc-parler les pratiques systémiques qui minent l’État grec. « La corruption, l’abus de pouvoir, la fraude, le trafic d’influence… Ce sont des crimes qui sont définis comme tels dans la loi grecque. Personne ne me convaincra que cela fait partie de la description du travail de l’élu·e ici […]. Je suis fatiguée d’entendre : “C’est comme ça qu’on fait les choses en Grèce” », a-t-elle rétorqué sur la scène du Forum économique de Delphes. 

Laura Kövesi, dont le mandat se termine en novembre, aura pleinement réussi sa mission en Grèce : faire connaître et légitimer la jeune institution, qu’elle dirige depuis 2019. Lancé après deux décennies d’âpres négociations entre les États membres de l’UE, l’EPPO vise à traquer la criminalité financière qui pèse sur les fonds communautaires, par exemple la fraude à la TVA.

Après cinq ans d’activité, ses enquêtes ont mis au jour des malversations dont le préjudice total est estimé à… 67,2 milliards d’euros dans le rapport annuel 2025. La Grèce (2,7 milliards d’euros de préjudice estimé) n’est pas nécessairement l’État où la fraude est la plus volumineuse. Mais l’EPPO, avec sa casquette supranationale, vient balayer « un système où les ministres sont protégés, où la justice est structurellement dépendante du pouvoir politique, où les mécanismes de contrôle sont capturés par ceux qu’ils sont censés surveiller, et où les lanceurs d’alerte sont persécutés », résume le criminologue Níkos Passás.

Contrairement aux procureur·es grec·ques, qui dépendent d’une hiérarchie directement nommée par le gouvernement – une porosité dénoncée chaque année par les ONG spécialisées dans les droits humains –, leurs homologues européen·nes rendent des comptes à une chaîne de commandement basée au Luxembourg, totalement indépendante.

Cette tragédie [ferroviaire] aurait pu être évitée. La criminalité économique et la corruption peuvent tuer.

La section d’Athènes de l’EPPO n’a donc pas à subir le droit de regard et d’intervention de la Cour suprême grecque, et est parfaitement immunisée contre les sanctions disciplinaires et l’acharnement judiciaire dont ont été victimes certain·es procureur·es un peu trop pugnaces. « Cela tient en une phrase : ils disposent d’une protection de l’Europe et pas nous », explique, sous couvert d’anonymat, une magistrate grecque.

Libéré·es de toute tutelle locale, les procureur·es européen·nes d’Athènes n’ont pas tardé à produire des résultats spectaculaires. En 2022, l’équipe rouvre l’enquête sur le contrat « 717 », classée sans suite par le parquet économique grec. Ce projet de 41 millions d’euros, cofinancé par l’UE, prévoyait la remise à niveau de la signalisation et de la commande à distance sur la ligne ferroviaire Athènes-Thessalonique.

Signé en 2014, attendu pour 2016, il n’avait toujours pas été mis en œuvre une décennie plus tard par les prestataires – notamment Alstom, le géant français. L’affaire prend une tout autre dimension lorsque, le 28 février 2023, deux trains entrent en collision frontale sur cette même ligne, provoquant la mort de 57 personnes. « Cette tragédie aurait pu être évitée. La criminalité économique et la corruption peuvent tuer », a insisté Laura Kövesi lors d’une précédente visite à Athènes, en octobre 2025.

« Durant les premières années, nous faisions du mieux que nous pouvions, compte tenu des ressources limitées qui nous étaient accordées par les autorités grecques. Et puis soudain, l’accident est arrivé et nous sommes devenus célèbres », se remémore Dimítris Zimianítis, qui fut le premier procureur européen pour la Grèce, de 2020 à 2023.

L’acte d’accusation, qui est presque finalisé, contient des allégations de « complicité de détournement de fonds et [d’]incitation morale au détournement de fonds répété » contre une trentaine de personnes, parmi lesquelles le directeur d’Alstom Grèce, Stavros Vláchos, et Aléxandros Exárchou, l’un des hommes d’affaires les plus influents du pays.

Les millions d’euros de la PAC

En mai 2025, nouveau pavé dans la mare : le parquet européen révèle un énorme scandale de fraude aux subventions de la politique agricole commune (PAC). De 2016 à 2023, l’organisme chargé de reverser les financements aux agriculteurs et agricultrices, Opekepe, a distribué plusieurs dizaines de millions d’euros au moins (aucun chiffre précis n’a été dévoilé) à des bénéficiaires tout sauf éligibles. 

Le dossier, dont une bonne partie a été révélée par les médias grecs, est accablant pour le gouvernement, pourtant élu sur la promesse de mettre fin à la corruption. Avec le concours de fonctionnaires, de député·es de la majorité ou de responsables haut placé·es, des milliers d’hectares ont été frauduleusement déclarés comme terres agricoles ou comme pâturages, et les fonds détournés ont parfois servi à l’acquisition de villas ou de voitures de luxe.

L’enquête, tentaculaire,a déjà provoqué la démission de trois ministres et de plusieurs vice-ministres, et se poursuit. « Opekepe est un acronyme pour corruption, népotisme et clientélisme », a répété Laura Kövesi à Delphes, alors que l’EPPO a récemment demandé la levée de l’immunité d’une douzaine de député·es de Nouvelle Démocratie, le parti au pouvoir, dans un nouveau volet de l’affaire.

Plusieurs voix se sont publiquement élevées pour défendre le droit des élus à accorder une faveur à un électeur ou une électrice en échange de son vote.

Cette fois, les membres de la majorité ne sont pas restés sans répliquer. « L’approche adoptée par l’EPPO me donne l’impression d’une ingérence politique organisée et ciblée, et soulève de sérieuses questions quant à savoir si nous avons eu raison de soutenir cette institution », a notamment posté le très remuant ministre de la santé, Ántonis Georgiádis, déclenchant une levée de boucliers des juges grec·ques et du barreau d’Athènes.

Charalámbos Athanasíou, député de Lesbos lui-même mis en cause, s’est pour sa part ému d’un « abus de pouvoir » des magistrat·es. Comme la sienne, plusieurs voix se sont publiquement élevées pour défendre le droit des élu·es à accorder une faveur à un électeur ou une électrice en échange de son vote – une pratique appelée le rousfeti, clairement prohibée par la loi.

« Un ministre s’est exprimé de façon assez virulente, ainsi qu’un député, mais en dehors de cela, le gouvernement grec n’a montré que du soutien », tempère dans une réponse écrite une porte-parole de l’EPPO, qui reconnaît toutefois « des divergences d’opinion sur certains sujets ».

Un profond désaccord s’est notamment noué autour de trois des procureur·es européen·nes délégué·es, dont le mandat a été renouvelé par l’EPPO en novembre mais qu’Athènes a insisté pour faire valider auprès du Conseil supérieur de la magistrature grecque.

« Ces procureur·es en poste ont accompli un excellent travail […]. Qui aurait intérêt à ce que les mandats des procureur·es qui travaillent sur [le contrat 717] et sur Opekepe ne soient pas renouvelés ? », s’est agacée Laura Kövesi, qui a menacé de saisir la Cour de justice de l’Union européenne.

Lundi 11 mai, le mandat des trois magistrats a finalement été prolongé, mais seulement pour deux ans, au lieu des cinq prévus initialement. « Nous analyserons la décision et déterminerons les suites à donner », a déclaré l’EPPO dans la presse grecque.

Basile Dekonink