Environnement. Le recul de la déforestation n’est pas lié aux engagements des entreprises
ARBRES Une étude de l’UNIGE montre qu’en Indonésie, la déforestation a diminué dans les filières engagées en faveur de la zéro déforestation, mais pas davantage que dans celles sans engagement.
Les forêts tropicales sont essentielles à la biodiversité, à la régulation du climat et au stockage du carbone. Pourtant, elles continuent de disparaître à un rythme soutenu. Pour enrayer ce phénomène, une partie de l’industrie s’est engagée à lutter contre la déforestation. Mais ces engagements sont-ils réellement efficaces? Une équipe des universités de Genève (UNIGE), de Cambridge, de Californie à Santa Barbara (UC Santa Barbara), de Bâle et de New York (NYU), en collaboration avec l’initiative Trase, a comparé l’évolution de la déforestation associée aux entreprises du secteur de l’huile de palme en Indonésie ayant pris de tels engagements à celle observée autour d’entreprises n’en ayant pas adopté. Résultat: la déforestation a reculé dans les filières engagées, mais cette baisse est comparable à celle constatée dans les filières sans engagement, ce qui suggère que ces initiatives n’ont pas eu d’effet additionnel. Si ces engagements peuvent contribuer à protéger les forêts face à de futures pressions, ils n’expliquent donc pas le recul récent de la déforestation en Indonésie. Ces résultats sont publiés dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS).
La déforestation désigne la conversion de surfaces forestières vers d’autres usages des terres. Selon le WWF, 43 millions d’hectares de forêts auraient disparu entre 2004 et 2017. Plus de la moitié de cette perte serait directement liée à l’expansion des terres agricoles, notamment pour l’élevage et la culture du palmier à huile. Depuis une dizaine d’années, certains pays producteurs ont mis en place des politiques nationales pour enrayer ce phénomène. Parallèlement, certaines entreprises locales ont pris des engagements dits de «zéro déforestation et conversion» (ZDC).
Une équipe de scientifiques de la Geneva School of Economics (GSEM) de l’UNIGE, des universités de Cambridge, UC Santa Barbara, Bâle et NYU, en collaboration avec l’initiative Trase, a évalué l’efficacité de ces ZDC dans le secteur de l’huile de palme en Indonésie, l’un des principaux pays producteurs d’huile de palme au monde. Grâce à des bases de données publiques recensant les entreprises du pays ayant pris de tels engagements, les scientifiques ont comparé les niveaux de déforestation dans les filières liées à ces entreprises à ceux observés dans les filières n’ayant pas adhéré à ces initiatives.
Un important travail de décryptage des filières a été nécessaire afin d’établir quelles plantations étaient majoritairement affiliées ou non aux entreprises ayant souscrit aux ZDC. Ces exploitations alimentant de nombreux acteurs de la filière, leur traçabilité représentait un enjeu majeur. Au total, plus de 2600 plantations ont été rattachées à 1200 moulins, eux-mêmes reliés à 190 entreprises avec ou sans engagements. Pour évaluer l’évolution de la déforestation, l’équipe s’est appuyée sur des images satellite.
Il est probable que ce phénomène s’explique par des conditions économiques défavorables à l’expansion des cultures et par les moratoires du gouvernement indonésien, qui limitaient déjà le déboisement.
Pas d’effet additionnel
«Nos résultats montrent que les fournisseurs respectent leurs engagements et qu’ils sont associés à une réduction de la déforestation. Cependant, les entreprises qui n’y ont pas souscrit ont enregistré une baisse quasi comparable dans leurs filières. Les engagements de zéro déforestation n’ont donc eu aucun effet additionnel par rapport aux politiques publiques mises en œuvre», estime Matthieu Stigler, professeur assistant à l’Institute of Economics and Econometrics de la GSEM de l’UNIGE et premier auteur de l’étude.
Les scientifiques constatent que la déforestation a diminué de 6,63 % dans les plantations liées à des entreprises ayant souscrit aux ZDC. Cependant, une réduction très similaire, de 6,50 %, est observée dans les plantations liées à des entreprises n’ayant pas pris de tels engagements. Ces résultats suggèrent que les engagements ZDC n’ont entraîné qu’une réduction supplémentaire de 0,12 % de la déforestation.
«Il est probable que ce phénomène s’explique par des conditions économiques défavorables à l’expansion des cultures et par les moratoires du gouvernement indonésien, qui limitaient déjà le déboisement», estime Rachael Garrett, professeure au Département de géographie et à l’Institut de recherche sur la conservation de l’Université de Cambridge, qui a supervisé l’étude.
Un potentiel à long terme?
Cependant, les scientifiques n’excluent pas qu’en cas d’augmentation de la pression exercée sur les forêts — en raison de conditions économiques défavorables ou d’un changement de politique de conservation — les entreprises ayant pris des engagements ZDC puissent parvenir à une réduction plus importante de la déforestation. «C’est en période de crise, lorsque la pression sur les forêts augmente, que les ZDC pourraient véritablement jouer un rôle protecteur additionnel», estime Matthieu Stigler.
L’équipe de l’UNIGE poursuit ses recherches sur l’impact des engagements ZDC sur la déforestation, cette fois au Brésil, dans le secteur de l’élevage bovin. Ces travaux sont soutenus par un Starting Grant du Fonds national suisse (FNS).

