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Expo. “Sentiments, signes, passions” à propos du livre d’image de Jean Luc Godard

CHÂTEAU DE NYON C’est une explosion d’images et de sons qui traversent le corps et l’espace lorsqu’on arrive au premier étage du château de Nyon, qui accueille, dès aujourd’hui et jusqu’au 13 septembre, l’exposition de Jean-Luc Godard «sentiments, signes, passions. à propos du livre d’image», organisée par le festival Visions du Réel. Développée à partir du matériel de son dernier film «Le livre d’image», primé à Cannes et qu’on avait découvert fin 2018 dans un cadre plus intimiste, au Théâtre de Vidy, l’éblouissante fresque en cinq chapitres – comme les doigts de la main – vit ici une mutation radicale. Se déployant dans plusieurs espaces servant ô combien l’œuvre, jusqu’à la rendre plus accessible au grand public.

Ici le spectateur règne en maître, à travers de courts blocs d’images qui passent en boucle et qu’il peut fixer selon ses désirs. Conçue par Fabrice Aragno, proche collaborateur de Godard depuis plus de dix-huit ans, on y reconnaît les mille fragments de l’histoire de l’humanité subjective du réalisateur, issus de la mémoire du cinéma ou d’archives personnelles. Les cinq parties traitant de thèmes tels que la guerre, l’attente, mais aussi des grandes émotions générées par un simple champ de fleurs. Toujours avec la vision pessimiste du maître, qui résonne jusque dans les hauts plafonds, au moment de l’entendre disserter sur la pauvreté ou le capitalisme dévastateur. Et quand survient cette voix d’on ne sait où, Fabrice Aragno ne peut s’empêcher d’interrompre tout dialogue, levant les yeux au ciel, comme touché par la grâce! D’ailleurs, il préfère ne pas trop en dire. Ici, chacun doit faire son chemin.

Avec les mains

Les meubles Ikea disposées un peu partout, sur lesquels sont déposés les écrans, témoignent en un clin d’œil du processus créatif qui a animé le cinéaste dès les prémices du «Livre d’image». En effet, le matériel filmique utile à chaque chapitre était trié et séparé sur différents niveaux des étagères, avant d’être réorganisé en séquences sur le banc de montage. On retrouve donc, artificiellement, une forme primaire du projet, puisque redéployé en pièces détachées qui se chevauchent, dans un fascinant méli-mélo. Laissant au spectateur tout le loisir d’attraper des bouts d’histoire et de les assembler à sa guise, pour composer ses propres images mentales.

Dans la première pièce, au sujet du remake – Godard y lie des séquences de films qui se ressemblent, leur octroyant une autre force –, apparaît par exemple le chef-d’œuvre de l’Italien Roberto Rossellini, «Païsa» (1946). Lorsque des hommes sont jetés à la mer par des Allemands, pendant la Seconde Guerre mondiale, ces images s’affichent parallèlement à celles de Daech où sont balancés dans l’eau, comme des bêtes, les mécréants. Puis, au loin, on retrouve un autre rapport à la chair qui éveille les sens: une main semblant brûlée transperce un troisième écran positionné latéralement. Dans la partie intitulée poétiquement «ces fleurs perdues entre les rails dans le vent confus du voyage», des extraits du film de Jacques Tourneur, «Berlin Express», un des premiers, tourné dans l’Allemagne d’après-guerre, s’entrechoquent avec d’autres images d’archives, plus proches, exposant violemment un homme prêt à se faire écraser par un train. L’appel aux paysages – les vrais, à l’extérieur –, survient. Aucun problème, puisqu’ils intègrent littéralement l’exposition par le jeu des fenêtres.

L’importance du lieu

Très attaché à Nyon depuis ses débuts, Jean-Luc Godard y a visionné un de ses premiers films avec le personnage de Charlot, entre les murs du château. Ici, rien n’a bougé, l’installation s’accorde aux murs, sans trop d’autres artifices. «Il fait confiance aux choses, relève Fabrice Aragno. Je n’ai pas tenu à transformer l’espace. Il fallait jouer avec la lumière traversant les murs, les profondeurs et les reflets existants. Tout ce qui est là donne naturellement de l’ampleur aux images issues des écrans.» Les fenêtres arrivent avec des compositions supplémentaires, certains espaces se situent d’ailleurs proches de lucarnes où le soleil vient se refléter au sol, juste à côté de l’image. Certaines télévisions sont aussi posées au sol, tels de vieux tableaux. Au moment de pénétrer dans une salle plongée dans la pénombre, le rapport à l’univers sonore et visuel s’inverserait presque, puisque c’est de nouveau les pouvoirs du cinéma qui font surface. C’est «La région centrale», centre névralgique de l’exposition, où les images en noir et blanc de «La Terre» (1930), du Russe Dovjenko, deviennent prégnantes, surplombées par la voix de Godard toujours. «C’est l’attente, lorsque le temps est toujours de trop».

«Godard fait confiance aux choses. Je n’ai pas tenu à transformer l’espace. Il fallait jouer avec la lumière traversant les murs, avec les profondeurs, les reflets. Tout ce qui est là donne naturellement de l’ampleur aux images issues des écrans»

Fabrice Aragno, concepteur de l’exposition et proche collaborateur de Jean-Luc Godard

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