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Ce que vécut vraiment George Orwell à Paris

BOHEME En juin 1928, Eric Blair a 25 ans. Policier de l’Empire britannique en Birmanie cinq années durant (1922-1927), il n’a encore jamais publié une ligne ; mais dès son retour en Angleterre, il a décidé de devenir écrivain. Pour opérer cette métamorphose, il traverse la Manche et s’installe à Paris, à l’hôtel des Bons Amis, au 6 rue du Pot-de-Fer, dans le quartier Mouffetard, alors populaire et cosmopolite.

Il y mène la vie un peu chiche d’un écrivain bohème. Dix-huit mois plus tard, en décembre 1929, il repart pour Londres sur un constat d’échec : deux romans qu’il a lui-même détruits, trois nouvelles refusées aujourd’hui perdues, une poignée d’articles alimentaires (dont quatre pour des journaux français).

Dans les derniers mois, toutefois, après s’être fait voler les quelques économies qui lui restaient, il a vécu des expériences nouvelles pour lui : la misère, la faim, plusieurs semaines harassantes à arpenter les rues de Paris à la recherche d’un boulot (il n’a même pas de quoi se payer un ticket de métro) ; puis il s’est fait plongeur dans deux restaurants successifs : journées de travail épuisantes dans une saleté repoussante, odeurs infectes, promiscuité, querelles incessantes, et humiliation sociale.

L’écrivain a pris des notes. Elles seront la matière du volet parisien de son premier livre, Down and Out in Paris and London (Dans la dèche à Paris et à Londres), qu’il publiera près de quatre ans plus tard, en janvier 1933, sous un pseudonyme qui devient son nom de plume : George Orwell[1].

Comme on ne dispose sur ce séjour parisien d’Orwell d’aucun autre document que ces pages où il entrelace, sans date, reportages et fragments d’autobiographie, et comme son éditeur, pour éviter tout ennui juridique, a exigé qu’il modifie ou efface tous les noms de personnes et de lieux, les biographes s’interrogent depuis des décennies : comment faire le partage dans ce livre entre les éléments de réalité et une reconstruction littéraire plus ou moins fictionnelle ?

C’est là que Duncan Roberts intervient. Né en 1970 à Manchester d’une mère française et d’un père anglais, traducteur de formation, musicien de profession sous divers pseudonymes, plongeur en cuisine lui aussi à ses heures, il mène l’enquête pendant quatre ans (de 2017 à 2021) et il nous la raconte : sa plongée dans des monceaux d’archives publiques et privées, et dans les registres de recensement ; ses échanges avec des historiens spécialisés et généreux ; son travail de détective sur les lieux mêmes, au porte-à-porte ; les fausses pistes, le hasard des rencontres, les coups de chance ; et la jubilation à chaque trouvaille.

Il lui faut, par exemple, de longs mois pour découvrir que le dernier restaurant où Eric Blair a travaillé – rebaptisé par Orwell Auberge de Jehan Cottard pour lui donner un faux cachet médiéval (avec une allusion cachée à François Villon, auteur d’une Ballade et oraison pour l’âme de son maître Jehan Cotart) – s’appelait en réalité l’Auberge de la Ferme (il y avait encore à l’époque une ferme laitière tout à côté), et qu’il était situé non pas rue du Commerce, mais rue Fondary, à quelques pas.

À chaque petite découverte, derrière les fausses identités et les fausses adresses, émerge un fragment de réalité. Le Paris d’Orwell se reconstitue sous nos yeux comme un puzzle. Le livre nous en offre un plan en double page, avec, par exemple, le mont-de-piété de la rue des Francs-Bourgeois (il y est toujours), où Blair laissait ses nippes en gage quand il était sans le sou, ou bien le Lotti, restaurant ultra-chic (aujourd’hui disparu) de la rue Castiglione, à deux pas de la place Vendôme, où il a fait la plonge.

Déambulations

L’auteur nous propose aussi quelques déambulations assez plaisantes sur les pas d’Orwell dans les rues qu’il a parcourues pour se rendre à son travail ou « chez [s]a tante », avec un inventaire des boutiques de l’époque et un aperçu sur les mondes sociaux alors traversés.

Et puis il y a « Boris », ex-officier de l’armée russe devenu serveur de restaurant à Paris, « qui fut pendant un bon moment, écrit Orwell, un ami très proche ». Ils se sont rencontrés en mars 1929 à l’hôpital Cochin, où l’Anglais était soigné pour une mauvaise grippe (déjà ses problèmes pulmonaires) et le Russe pour une arthrite du genou qui l’avait rendu boiteux. Quelques mois plus tard, complètement fauché, Eric va le voir en espérant qu’il l’aidera à trouver un boulot.

Mais l’autre n’a plus d’emploi et crève littéralement de faim. Ensemble ils partagent plusieurs semaines de galère avant que Boris, qui a quelques relations et de l’expérience, finisse par leur trouver du travail, lui comme serveur, Eric comme plongeur. L’auteur de Down and Out in Paris and London lui doit donc beaucoup et, pendant plusieurs chapitres, il fait de « ce curieux personnage » la figure centrale de son récit.

Or – s’interrogent biographes et exégètes –, qui donc est « Boris » ? Le condensé de plusieurs individus réels ? Une invention d’Orwell ? Ducan Roberts ne se perd pas en conjectures : sans quitter Eric du coin de l’œil, il réoriente l’essentiel de son enquête et toute son énergie sur « Boris ». La tâche est difficile. « Il n’était qu’un homme parmi des milliers qui ont essayé de faire leur chemin dans un pays étranger après la guerre. […] En fait, l’une de ses spécialités semble avoir été de se faire oublier d’un maximum de documents officiels. »

La véritable identité de « Boris » et son histoire émergent peu à peu.

Toutefois, du dédale des archives (celles du ministère des armées, des services de santé parisiens, de la préfecture de police, ou encore celles des historiens de l’émigration russe), la véritable identité de « Boris » et son histoire émergent peu à peu.

Il s’appelle Anatole Kupper. Né en 1896 (sept ans avant Eric), il fait partie du corps expéditionnaire de l’armée russe (16 000 hommes !) qui débarque à Marseille au printemps 1916. Après avoir gagné ses galons de capitaine sur le front, il quitte l’armée en février 1918 (pour les soldats russes sur le sol français, la révolution d’octobre 1917 a changé la donne) et, ayant choisi de rester en France, il disparaît des radars.

Avec patience et méthode, Duncan Roberts retrouve ses traces au fil des années 1920. « Que ce soit en raison de la nature instable du travail à l’époque, de son tempérament difficile ou de ses problèmes de santé croissants, Anatole passe d’un emploi à l’autre dans l’hôtellerie et la restauration pendant la majeure partie des années folles. » Puis un jour, de Belgique (où Boris/Anatole a vécu quelques mois, du côté d’Anvers), Roberts reçoit d’un correspondant historien une photo !

« C’est très étrange de regarder la photo d’une personne que l’on a tirée de l’obscurité des pages d’un livre, et qui n’avait pas d’autre réalité que celle d’un prénom inventé : Boris. Bien sûr je savais qu’Anatole Kupper était une personne réelle, mais […] malgré les documents, les signatures et les rapports de guerre, sa présence physique faisait défaut. Et maintenant il est là, la moitié de son visage presque entièrement dans l’ombre, avec seulement le coin d’un œil dans la lumière indiquant qu’il regarde l’appareil photo. »

La mode est à la défiance

Orwell à Paris est un apport précieux à la biographie d’Orwell, pour l’une des périodes les plus mal documentées de sa vie. Le récit, alerte et teinté d’humour, glisse avec habileté entre les époques, les lieux et les personnes ; les détails sont vifs et les notations judicieuses.

Depuis des années, chez les commentateurs des reportages autobiographiques d’Orwell (La DècheWiganLa Catalogne), la mode est à la défiance : derrière ses affirmations sur la primauté des faits et ses protestations d’honnêteté, il a été régulièrement soupçonné de petits arrangements avec la réalité. Duncan Roberts remet les pendules à l’heure.

Plutôt que de se livrer à des spéculations interprétatives infinies sur l’authenticité de telle ou telle page, il aborde le problème par l’autre bout : à quoi ressemblait la réalité dans laquelle Orwell s’est retrouvé et qui étaient les gens qu’il a rencontrés ? C’est plus difficile, plus long et plus coûteux. Mais si l’on veut évaluer sérieusement l’art de la composition chez un auteur et la part d’imagination qu’il a glissée ou non dans ses récits, c’est un préalable indispensable.

Au terme de ses quatre années d’enquête, la conclusion de Duncan Roberts est claire : « Down and Out a été qualifié d’autobiographie, de fiction, de récit de voyage, de roman picaresque, et certains ont choisi de le qualifier de mémoires fictionnels. Mais si le pourcentage de vérité dans le récit d’Eric à Paris a été remis en question, je pense que l’amitié entre Eric et Anatole est un des éléments les plus fiables de la narration. »

[1] Il en existe trois traductions en français : par René-Noël Raimbault (sous le titre La Vache enragée, Gallimard, 1935) ; par Michel Pétris (Gérard Lebovici, 1982, puis Ivrea et 10/18) ; par Véronique Béghain (in George Orwell, Œuvres, Gallimard « Pléiade », 2020).

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