Livre. Frédéric Martel sort la galaxie antioccidentale de l’ombre
WESTERN Dans « Occidents » (Plon), le journaliste Frédéric Martel a enquêté sur l’influence, la psychologie et les réseaux des grands idéologues de la haine de l’Occident. Extraits.
« S’agissant de La France insoumise, le parti de Jean-Luc Mélenchon, pourquoi son responsable des relations internationales faisait-il régulièrement des allers-retours à Caracas, comme me le confirment trois sources sur place, dont l’ambassadeur de France ? » se demande Frédéric Martel dans « Occidents »
C’est un livre vertigineux. Une cartographie rare d’un monde que l’on réduit trop souvent à des caricatures, à des schémas datés ou à une simple mécanique de propagande. Pendant huit ans, Frédéric Martel a parcouru de nombreux pays (de l’Algérie au Venezuela, de la Chine à la Hongrie, de la Turquie à Cuba, du Brésil à l’Italie et à l’Allemagne) pour approcher quelques-uns de ceux qu’il qualifie d’intellectuels du « reste du monde ».
Car ceux qui scrutent avec jubilation les signes de l’affaiblissement de l’Occident ne se recrutent pas seulement parmi les djihadistes, les cadres du Parti communiste chinois ou les hommes du Kremlin. Ils se trouvent aussi parmi les idéologues qui travaillent à l’élaboration d’un contre-récit, parfois dans l’ombre, parfois de manière officielle.
Front doctrinal
C’est ce front doctrinal qu’a choisi d’explorer le journaliste et producteur de Soft Power, sur France Culture, avec, en tête, une thèse : les extrêmes de gauche et de droite, par un jeu d’emprunts, finissent par faire un seul et même corps. En outre, leur obsession antioccidentale reposerait sur une illusion dans la mesure où, selon l’auteur, l’Occident en tant que tel n’existe pas. C’est pourquoi il préfère parler d’Occidents avec un pluriel qui renvoie à la spécificité des pays. « L’Occident, aussi, est compliqué », estime Martel.
À Paris, Berlin, Londres ou Washington, ces penseurs venus de l’Est européen, d’Asie ou du Sud sont encore largement ignorés ou disqualifiés. On les voit peu, on les lit encore moins. Pourtant, leur travail de sape est réel : il vise un basculement d’équilibre, qu’il soit continental, civilisationnel ou hémisphérique.
Martel, qui entend donc expliquer l’Occident par la haine qu’il suscite, refuse la démonologie par laquelle on décrit habituellement ces activistes. Il va à leur rencontre, les écoute longuement et suspend parfois son jugement, pour mieux laisser apparaître leur logique. De ces face-à-face, il tire des portraits intenses, parfois tendus.
Voix
L’un des mérites du livre est précisément de faire entendre leur voix et de restituer leur architecture rhétorique et intellectuelle. Ces ingénieurs du chaos ne viennent pas tous de terres lointaines ou anciennement colonisées ; ils sont aussi parmi nous.
Martel ouvre son enquête avec Steve Bannon, ce populiste nationaliste longtemps lié à Donald Trump. Il existe bien, au cœur même de l’Occident, des hommes qui partagent le diagnostic d’un déclin jugé fatal et qui souhaitent l’accélérer afin de refonder la civilisation sur des bases raciales, identitaires et confessionnelles.
Dès lors, tout ce qui est perçu comme facteur de dissolution doit être combattu : l’immigration, le progressisme, les droits des LGBT, la finance internationale… « La fin de l’Occident chrétien, c’est vraiment ça le problème », insiste celui qui se dit proche de Marion Maréchal. Plus « pyromane » qu’idéologue, selon Martel, Bannon en appelle, dans son projet de régénération occidentale et dans la confrontation avec la Chine, à une alliance sacrée avec la Russie.
Des passerelles et des circuits d’échange
À Shanghai, lors d’une réunion du China Institute, le journaliste croise aussi Alexandre Douguine, décrit comme une « sorte de Socrate maléfique » et l’« archétype du penseur nationaliste grand-russe ». « Je n’ai jamais été fasciné par l’Occident. Jamais. […] L’Occident est le royaume de l’Antéchrist, le lieu maudit », affirme celui dont l’allure évoque Dostoïevski.
À la suite de ces échanges, Martel reprend son idée d’une Europe hantée par « deux spectres », hérités du communisme et du fascisme. Dans l’imaginaire de ces idéologues, tout tend à se recomposer dans une même synthèse : collectivisme et nationalisme, antilibéralisme et conservatisme, contrôle des masses, critique des droits de l’homme, références religieuses et hantise du déclin. Un esprit rouge-brun, en somme, qui entend refermer la parenthèse des Lumières.
Pour ces milieux, la lecture de Gramsci demeure essentielle : la bataille culturelle précède la bataille politique. « La culture est en amont, la politique en découle », résume ainsi un jeune intellectuel italien du think tank d’extrême droite Nazione Futura.
Cette galaxie idéologique n’est nullement éclatée. Elle est traversée de passerelles et de circuits d’échange. Le tiers-mondisme dialogue avec le poutinisme, le chavisme rejoint parfois le communisme chinois, les mémoires postcoloniales valident l’anti-impérialisme bolivarien, des islamistes trouvent un relais dans une partie du gauchisme occidental. Chacun se connaît, lit les mêmes ouvrages (de Fanon à Soljenitsyne), s’influence, contribuant à former une vaste communauté de ressentiment contre l’Occident. Les idées y circulent, l’argent aussi.
Tous les dirigeants occidentaux devraient lire cette enquête afin de mieux saisir la menace extérieure et ses relais intérieurs…
À Caracas (Venezuela), l’auteur rencontre le journaliste Nelson Bocaranda, qui affirme que « Chavez soutenait tout ce qui était rouge. Il a porté à bout de bras Podemos en Espagne et a parrainé la gauche radicale en France et en Italie ». Le financement empruntait souvent la voie des cachets, des invitations et des conférences. Et Martel pose alors une question plus troublante : « S’agissant de La France insoumise, le parti de Jean-Luc Mélenchon, pourquoi son responsable des relations internationales faisait-il régulièrement des allers-retours à Caracas, comme me le confirment trois sources sur place, dont l’ambassadeur de France ? » Tous les dirigeants occidentaux devraient lire cette enquête afin de mieux saisir la menace extérieure et ses relais intérieurs…
Occidents. Enquête sur nos ennemis, de Frédéric Martel (Plon)
Extraits
« Nous, Occidentaux »
Bannon m’a proposé de venir à Washington pour assister à son talk-show War Room, le bien nommé. Il m’a également invité à prendre un café chez lui, dans son imposant « condo », une maison de type townhouse sur A Street, à deux pas de la Cour suprême, sur Capitol Hill, dans la capitale américaine. Des dizaines d’interviews, SMS, entretiens radio on ou off the record, appels téléphoniques et e-mails ont suivi. Steve Bannon a une obsession : le déclin de l’Occident. C’est son moteur et l’un des ressorts qui a rendu possible l’élection de Donald Trump à deux reprises. « Make the West Great Again ! » Durant nos échanges, Bannon ne cessera de répéter : « nous, les Occidentaux », « nous autres, Occidentaux », « nous, Occidentaux ». Ces formules me paraissent étranges. Faisons-nous partie, lui et moi, du même « Occident » ? […] Je l’écoute répéter en boucle, plein de bruit et de fureur, sa hantise de la Chine communiste, sa haine des Frères musulmans et sa paranoïa, véritable fixation de nationaliste blanc – c’est lui qui a eu l’idée antimigratoire du « Muslim ban » de Trump. Il entend renverser l’Union européenne pour renouer avec les États-nations, avec des arguments qui font écho à ceux de Vox et de Podemos en Espagne, du Mouvement 5 étoiles et de la Lega en Italie, de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen en France, et bien sûr à ceux des brexiteurs.
Le philosophe de Poutine
Voilà trois jours que je partage mes repas et mes soirées avec l’« intellectuel » russe radioactif, que je me balade dans la ville avec ce propagandiste fasciste et criminel. Il est loin de Moscou ; je suis loin de Paris. Rares participants étrangers de The China Institute, un think tank ultraconservateur, situé dans l’orbite de Xi Jinping. […] Douguine ne sourit guère. Jamais un trait d’humour. Le sérieux du « philosophe de Poutine », comme certains l’appellent, me frappe. M’effraie. […] S’il y a une voix antioccidentale dans ce livre, c’est la sienne. Slavophile, eurasien, orthodoxe « vieux-croyant » et donc, désormais, poutinien, Douguine agrège tous les ressentiments contre l’Occident.
« Je n’ai jamais été fasciné par l’Occident. Jamais. Par l’Occident moderne en tout cas, par les États-Unis, par l’Union européenne. Pour moi, c’est ce qu’il y a de pire », ajoute-t-il.
Je lui demande de m’expliquer pourquoi. Ma question semble le prendre au dépourvu, il s’agite un peu. « Il y a trois totalitarismes : le nazisme, le communisme, car c’était bien un totalitarisme, et le fascisme libéral. »
J’insiste encore, lui demandant de préciser ce qu’il entend par « fascisme libéral ». Il hésite, ne cherche pas vraiment une définition, et finit par me balancer des exemples : « Le wokisme, le féminisme, la question LGBT, Black Lives Matter, etc. », grince-t-il.
Les livres officiels d’Alger
La Librairie du tiers-monde est située sur la place Abdelkader, à Alger. Devant moi : la statue de l’émir qui, au XIXe siècle, essaya de bouter hors du pays les colons. […] Je cherche les livres de Boualem Sansal, de Kamel Daoud et d’Albert Camus : ils n’y sont pas. J’interroge Ali Bey, le patron de la librairie, soudain agité, affecté comme un jésuite, qui feint et qui sait que je sais qu’il feint :
« Vous n’avez pas trouvé Camus ? Comment est-ce possible ? Je vous assure qu’hier il y avait ses livres. » [On déniche finalement un exemplaire de Noces dans un rayon scolaire.] […] Si Camus, Sansal ou Daoud sont absents des rayons, les œuvres complètes de l’historien français Benjamin Stora, d’origine algérienne, longtemps trotskiste – tendance sectaire « hard », les lambertistes – et bien vu du régime militaire algérien, y sont :
« Ici, on aime beaucoup Stora », me dit Ali Bey, sans que je comprenne très bien si « ici » renvoie à cette librairie, ou si le mot signifie plutôt « dans les rangs du FLN » ou « aux yeux du gouvernement algérien ». […] Durant ce tour du propriétaire, Ali Bey me montre un rayon de livres consacrés à la décolonisation. Tous les auteurs incontournables s’étalent sous mes yeux, bien rangés à la verticale, visibles sous toutes les reliures. Des biographies, des essais, des livres d’histoire. Des ouvrages sur la conférence de Bandung, d’autres sur le Mouvement des non-alignés. Tout l’arsenal intellectuel du parfait militant anticolonialiste est là, sur des étagères bringuebalantes : Nasser en prophète, Arafat en martyr, Castro en patriarche, Edward Saïd en exégète et, trônant au milieu d’eux, l’incontournable prophète, Frantz Fanon : le vrai héros de la Librairie du tiers-monde.
« La Chine est une démocratie »
Zhang Weiwei est un gong zhi – un « intellectuel public ». L’expression est plutôt ironique en chinois et Zhang ne la reprend pas à son compte, même s’il est fier, me dit-il en riant, qu’on le considère ainsi « en Occident ». Il conseille les « princes rouges », en tant qu’idéologue officiel du régime, tout en s’exprimant régulièrement dans un show de télévision qu’il anime – c’est justement cela, comme il me l’explique, un gong zhi. […]
« Contrairement au narratif américain, la Chine est une démocratie. Mais c’est une démocratie avec des caractéristiques chinoises, comme il y a une économie avec des caractéristiques chinoises, un droit ou une gouvernance, ou même une culture et des arts avec des caractéristiques chinoises. C’est cela que j’ai appelé la “vague chinoise” », explique Zhang Weiwei lors de l’un de nos rendez-vous.
L’expression « avec des caractéristiques chinoises » s’est imposée comme une formule passe-partout de la rhétorique officielle, appliquée indistinctement à l’ensemble des sphères – politique, économique, sociale ou culturelle. Derrière cette construction linguistique se dissimule inévitablement une forme de nationalisme exacerbé qui permet de justifier implicitement l’autoritarisme exercé par le pouvoir central de Beijing.
L’argent du Venezuela
« Nos relations ont toujours été très bonnes avec l’extrême gauche européenne. Non pas tant avec les communistes, qui étaient trop nationalistes à nos yeux, mais avec les partis les plus internationalistes, notamment les partis trotskistes ou dirigés par d’anciens trotskistes. Ils étaient très fiables », me confirme un ancien collaborateur de Chavez.
Au-delà de l’Espagne, ce soutien a concerné des intellectuels de renom, des médias et plusieurs partis politiques d’extrême gauche en Amérique latine et en Europe. Selon trois sources chavistes de haut niveau, le Movimento 5 Stelle (« Mouvement 5 étoiles ») italien en aurait bénéficié, ainsi que les réseaux de Jean-Luc Mélenchon, dans l’orbite du Parti de gauche, puis de La France insoumise, et un petit parti proto-communiste au Royaume-Uni. Quelle était la nature exacte de ce soutien ? Nous ne le savons pas. […] Depuis la chute de Maduro, en janvier 2026, les langues se délient de plus belle ! On me cite le nom des intermédiaires, des émissaires et des responsables politiques européens qui seraient des hommes « vendus » ou, selon les cas, « achetés ». Trois anciens ministres chavistes me parlent de « dessous-de-table » et de « transferts d’argent illicite ».
« Nous avons financé massivement Podemos et les amis politiques de Jean-Luc Mélenchon en France », m’assure même l’un d’entre eux.
Le député vénézuélien Rosmit Mantilla, exilé en France depuis que le régime a congédié l’assemblée démocratiquement élue, se pose lui aussi beaucoup de questions et s’étonne de concordances étranges : « Lorsque Jean-Luc Mélenchon voyageait au Venezuela sous Chávez, il bénéficiait de l’argent et de la sécurité de la présidence de l’État, comme j’ai eu l’occasion de le dénoncer publiquement dans une lettre ouverte que je lui ai adressée et qui a été publiée par Le Point. On a même vu M. Mélenchon parader dans l’avion personnel de Chávez ! Je n’arrive pas à comprendre comment un responsable politique français peut dépendre à ce point des autorités d’un pays étranger, surtout lorsqu’il s’agit d’une dictature », m’explique Rosmit Mantilla lors de plusieurs rendez-vous.
Dans un bunker du Hezbollah
L’une des rédactrices en chef du site d’Al-Manar, Leïla Mazboudi, une femme voilée et très distinguée, est explicite lorsque je la rencontre dans un restaurant de la banlieue chiite de Beyrouth : « Nous sommes une chaîne de télévision islamiste. Nous ne sommes pas indépendants du Hezbollah : nous sommes le Hezbollah ! »
J’ai eu l’occasion d’interviewer les responsables de ces médias lors d’une cérémonie pour le 25e anniversaire d’Al-Nour, pénétrant l’un des principaux bunkers du Hezbollah à Bir Hasan, non loin des camps palestiniens de Sabra et de Chatila. […] Je suis ce jour-là le seul journaliste occidental présent, mais il y a, à mes côtés, des reporteurs du Hezbollah et quelques cameramen iraniens. Soudain, Hassan Nasrallah apparaît sur scène… en vidéo, depuis un lieu tenu secret. À ce moment précis, les 900 personnes se lèvent, psalmodiant des versets du Coran, puis reprennent en chœur des chants militaires la main levée et le poing tendu vers le ciel.

